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si seulement Mary Mallon s'était mieux lavée les mains...

Nous sommes tous des Mary Mallon

3 min
À retrouver dans l'émission

La lutte contre le coronavirus, tout comme celle contre le changement climatique, valorisent la responsabilité individuelle. Au détriment du collectif ?

si seulement Mary Mallon s'était mieux lavée les mains...
si seulement Mary Mallon s'était mieux lavée les mains... Crédits : JGI/Jamie Grill - Getty

Connaissez-vous l’histoire de Mary Mallon ? Probablement pas sous son vrai nom. Mais si je vous dis : Mary Typhoïde, vous serez sans doute un peu plus nombreux à être capables de l’identifier. D’autant que ce surnom, qu’elle eut à porter comme un fardeau jusqu’à la fin de ses jours en 1938, est redevenu d’actualité à la faveur de l’épidémie de Covid.

Mais reprenons son histoire au début, pour que tout le monde suive. Mary Mallon est irlandaise. Sa ville de naissance, Cookstown, lui indique sa destinée : elle sera cuisinière. Pas dans son pays mais aux Etats-Unis, à New-York. Et c’est ici, au début des années 1900, que ses ennuis commencent.

Sans le savoir, Mary est porteuse du germe de la typhoïde. Porteuse saine, ce qui veut dire qu’elle n’en a aucun symptôme, et donc que rien, a priori, ne permet de soupçonner son état ni sa dangerosité. C’est pourtant une bombe à retardement, voire à fragmentation car la jeune femme a la bougeotte : elle change régulièrement d’employeur, disséminant dans chaque maisonnée la mortelle bactérie.

C’est un médecin, George Soper, qui va retrouver sa trace, au terme d’une enquête visant à découvrir l’origine d’un foyer épidémique dans une famille de la bourgeoisie new-yorkaise. De fil en aiguille, il identifie Mary Mallon comme le vecteur de la maladie. Les éditions Allia viennent de publier le récit passionnant de cette enquête.

Lorsque le médecin informe la cuisinière de son statut de patiente zéro, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne le prend pas bien. Le premier a beau expliquer à la seconde qu’elle n’y est pour rien mais qu’elle doit abandonner son métier pour empêcher les bactéries de passer de ses selles à ses mains, puis de ses mains à ses pâtisseries, rien n’y fait. Il faudra interner Mary Mallon de force, puis l’assigner à résidence jusqu’à sa mort, pour neutraliser le foyer épidémique.

Si cette histoire m’a autant intéressé dans le cadre de cette chronique consacrée à la transition écologique, et dans ce contexte de recrudescence épidémique, c’est parce qu’elle vient interroger une des questions fondamentales dans ces domaines : celle de la responsabilité. De quoi suis-je responsable ? mais aussi de qui ?

A première vue, l’histoire de Mary Mallon va dans le sens de ceux qui considèrent que l’individu détient la clé des problèmes collectifs. Il aurait suffi qu’elle accepte de ne plus être cuisinière, ou a minima de se laver systématiquement les mains, pour que l’épidémie soit maitrisée. On entend plus ou moins la même chose à propos de la pandémie de Covid19.

Pour ma part, j’ai un peu de mal avec ce genre de discours, qui fait porter sur les individus la responsabilité du collectif, plutôt que l’inverse. Chacun d’entre nous serait en charge de ‘’sauver le monde’’ : une telle approche revient à nier la dimension politique des problèmes.

Est-ce à dire pour autant qu’il ne faut rien faire ?  Evidemment non. Mais en l’occurrence, le critère d’efficacité me parait secondaire. Si je trie mes déchets, que je termine mon assiette, ce n’est pas pour lutter contre le changement climatique. De la même manière que si je porte un masque, ce n’est pas seulement pour faire barrage à la maladie. Ce qui est en jeu, au moins autant que l’efficacité, c’est l’idée de solidarité, le fait de dire aux autres qu’on appartient au même monde, à la même communauté de destin, que nous ne sommes pas indifférents.

Est-ce que Mary Mallon a manqué à son devoir de solidarité à l’égard de la collectivité en refusant de se laver les mains ?  N’est-ce pas plutôt l’inverse qui s’est passé ? En décidant de l’enfermer, la société n’a-t-elle pas manqué à son devoir de solidarité à l’égard de cette femme ?

Comme l’écrit le philosophe Laurent Ravez dans une tribune que vient de publier la Libre Belgique, et dans laquelle il évoque Mary Typhoïde, ‘’en tant que victimes potentielles, nous devons être soignés, consolés. Mais en tant que vecteurs potentiels, nous devons accepter que la collectivité prenne à notre égard des mesures sanitaires raisonnables pour nous empêcher de nuire aux autres… sans tomber dans le culte d’une autonomie individuelle toute-puissante’’.

Face au changement climatique comme face à l’épidémie de coronavirus, nous sommes tous des Mary Mallon.

Bibliographie

Marie Typhoïde

Marie TyphoïdeGeorge SoperEditions Allia, 2020

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