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capture d'écran du magazine Nylon

Nylon file un mauvais coton

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À retrouver dans l'émission

Une chanteuse n’est pas contente du portrait que lui consacre un magazine. Elle donne l’enregistrement à un autre. Qui le publie. Au mépris des règles les plus élémentaires.

capture d'écran du magazine Nylon
capture d'écran du magazine Nylon Crédits : HG - Radio France

Le 15 octobre 1980, ‘’Un mauvais fils’’ de Claude Sautet sort au cinéma, offrant à Patrick Dewaere un de ses plus beaux rôles. Mais à l’époque, la presse ne s’extasie pas sur la performance de l’acteur. Au contraire : solidaire, elle le boycotte. Quelques jours avant la sortie du film, Dewaere a en effet eu la main leste contre un journaliste à qui il avait confié en off ses projets de mariage. L’info se retrouve dans les journaux, l’acteur se sent trahi : avec deux comparses, il se rend au domicile du reporter pour lui casser la gueule.

En 2021, plus besoin de savoir boxer pour se faire justice : les réseaux sociaux servent de ring pour la castagne. Ainsi la chanteuse Yseult, repérée au départ dans un télé-crochet, avant de devenir une artiste talentueuse, dont certains des textes interrogent son identité de femme noire et de femme grosse. Le Monde lui consacre un long portrait, le portrait ne plait pas à la chanteuse –c’est son droit- elle interpelle la journaliste qui a écrit l’article et la livre en pâture à ses fans sur Twitter –ce qui n’est pas très malin, voire ce qui peut s’avérer dangereux-.

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Mais la jeune diva outragée va plus loin : elle a enregistré l’entretien et décide, pour se venger, de le transmettre tel quel à un autre support, nouveau venu dans le paysage de la presse française : le magazine Nylon, dédié à la mode, la musique, l’e-shoping, et qui revendique sur son site une forte sensibilité pour les questions liées aux identités.

Une sensibilité faible en revanche pour les règles journalistiques. Car chez Nylon, la déontologie n’est semble-t-il pas la première préoccupation. Flairant sans doute le coup de pub, le magazine accepte l’étrange transaction proposée par la chanteuse et s’approprie de larges extraits de l’interview réalisée par la journaliste du Monde, sans son accord et en se permettant en plus de critiquer son travail de restitution. Un peu comme si un cambrioleur s’introduisait à votre domicile et vous reprochait la médiocre qualité des objets dérobés. Résultat : un portrait élogieux d’Yseult dans Nylon, faisant passer pour subversifs ceux d’Alexandre Loukachenko dans la presse officielle biélorusse.

Ce n’est évidemment pas la première fois qu’un artiste se plaint d’un papier qu’il considère comme défavorable, car pas assez complaisant. Quand on est habitué à la flatterie, on supporte mal la moindre critique. Mais qu’un titre de presse se prête à ce petit jeu témoigne de dérives inquiétantes à la périphérie du journalisme.

Ayant décidemment l’esprit d’escalier, cet épisode m’a fait penser à ce qu’a vécu il y a quelques mois la rédaction de Sciences & Vie. Celle-ci a vu apparaitre dans ses rangs des ‘’chargés de contenus’’, autrement dit des non-journalistes, recrutés pour remplir les pages du site. Résultat : erreurs en pagaille, approximations scientifiques, et au final des journalistes qui s’en vont créer un autre magazine (Espiloon, en kiosque à la fin du mois)

Suite à ce conflit, la ministre de la Culture avait décidé, en fin d’année dernière, de confier une mission à la conseillère d’Etat Laurence Franceschini pour réfléchir aux conditions d’accès aux aides à la presse. Le rapport, rendu mi-mars, entend conditionner ces aides à la présence de journalistes dans les rédactions. Comme on peut le lire sur le site du ministère, ‘’le renforcement de l’exigence du traitement journalistique des informations publiées dans les titres de presse contribuera à conforter la légitimité de ces derniers dans leur rôle, essentiel dans toute démocratie.’’

Je vous rassure tout de suite : ni Yseult, ni Nylon ne mettent la démocratie en péril. Mais leur conception commune de ce à quoi est censée servir la presse est d’autant plus inquiétante que j’ai bien peur qu’elle soit de plus en plus partagée.

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