LE DIRECT
rien ne se perd, tout se recycle

Paul, l'apôtre du zéro déchets

3 min
À retrouver dans l'émission

C’est la semaine européenne de réduction des déchets, jusqu’au 24 novembre. De nombreuses initiatives sont proposées partout en France. L’occasion de faire le portrait d’un des pionniers de la sobriété heureuse.

rien ne se perd, tout se recycle
rien ne se perd, tout se recycle Crédits : Muhammad Owais Khan - Getty

Chez Paul, il n’y avait pas de poubelle. Ou alors bien cachée. Les restes du repas étaient donnés aux poules, sauf les os de lapin et les peaux de saucisson, qui étaient donnés au chien. Le papier d’emballage servait à allumer le poêle. Il n’y avait pas de plastique.

Après le repas, il fallait soigneusement choisir les pages de son magazine, et un endroit isolé : chez Paul, il n’y avait pas de toilettes. Les premières firent leur apparition à l’entrée du jardin. Tout en bois. Elles étaient sèches : nous ne savions pas à l’époque à quel point cela deviendrait moderne.

On ne franchissait le seuil de sa maison qu’après être passé par la cave. C’était le seul itinéraire envisageable. Dyonisos avait fait l’impasse sur cette petite chapelle, le vin qui y était servi était inoffensif, il ne rendait pas saoul, il ne faisait même pas mal au ventre, tout juste une grimace à la première gorgée. La vigne produisait de quoi satisfaire sa consommation personnelle. Paul n’achetait pas de bouteilles, il les remplissait.

Ses poches aussi étaient toujours pleines, de choses que d’autres avaient jeté : un clou rouillé, un lacet, une boucle de ceinture, un écrou, tout un tas de petits objets devenus inutiles, et sans intérêt, qui viendraient grossir le tas de tous ceux qu’il avait déjà ramassés. La plupart ne ressortiraient plus jamais de ce cimetière, mais on savait chez qui aller en cas de besoin. Chez Paul, c’était encore mieux qu’au rayon bricolage du BHV.

Il n’était pourtant pas un excellent bricoleur, mais le meilleur des rafistoleurs. Un faiseur de miracles : ce qui ne marchait plus finissait par remarcher. Et tant pis si le nouvel objet rendait un hommage involontaire aux gueules cassées que son père, mon grand-père, avait forcément croisé pendant la Grande guerre. Il aurait mérité d’être exposé à la Halle Saint-Pierre : ses réparations confinaient à l’art brut.

Sa maison ne ressemblait pas à celle du facteur Cheval, mais il collectionnait les cartes postales que ses nièces et neveux lui envoyaient pendant les vacances. Lui était cantonnier, j’imagine qu’il travaillait pour la DDE. C’est son métier qui avait dû l’exercer à ne rien laisser traîner, à force d’entretenir les bords des routes et les fossés. Le reste du temps, il était pompier.

La 2 CV de Paul avait dû avoir des amortisseurs, mais ils étaient bien amortis, c’est ce qui rendait si amusant le moindre trajet en voiture. Trajets qui, longtemps, ne dépassèrent pas quelques hectomètres. Il n’aimait pas la ville, il n’y allait jamais. Au palmarès du meilleur bilan carbone de l’ère préindustrielle, personne ne lui est jamais arrivé à la cheville.

Lorsque le boucher et l’épicier ont cessé de faire la tournée du village, Paul s’est mis à fréquenter les supermarchés. Il avait fabriqué son propre caddie : de mémoire, la poignée était faite avec un bout de tuyau d’arrosage. Aussi étrange que cela puisse paraître, la garniture de son garde-manger n’en fut pas bouleversée. Les caissières l’adoraient.

Paul était beaucoup plus petit que Jacques Tati. Il ne fumait pas la pipe, il ne portait pas de chapeau mais une casquette, il n’avait pas d’imperméable mais toujours le même modèle de pantalon bleu, les mêmes bretelles et la même chemise à carreaux. C’était notre monsieur Hulot.

J’ai appris ce week-end que le tribunal de commerce d’Angoulême avait placé en liquidation judiciaire le dernier fabricant français de charentaises. S’il était encore en vie, cette nouvelle l’aurait sans doute déconcerté, lui dont un des seuls luxes consistait à renouveler ses paires de chaussons. Mais il n’aurait pas été triste, il ne l’était jamais. Il incarnait pour moi la sobriété heureuse. Pierre Rabhi n’a rien inventé.

Chroniques

8H50
3 min

La Théorie

Que c’est triste de laisser couler Venise
L'équipe
Production
Réalisation
À venir dans ... secondes ...par......