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peut-on parler de la crise climatique tout en publiant des pubs pour des SUV ?

Presse qui roule (en SUV)

4 min
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Pas facile d'informer sur la crise climatique quand les revenus de la presse dépendent de la publicité.

peut-on parler de la crise climatique tout en publiant des pubs pour des SUV ?
peut-on parler de la crise climatique tout en publiant des pubs pour des SUV ? Crédits : Chris Clor - Getty

Kristin Rodrigo est Canadienne. Elle a 22 ans, elle est étudiante, elle milite pour le climat. A ce titre, l’Institut français l’avait invitée jeudi dernier au quai d’Orsay pour inaugurer la 5e Nuit des idées. Au moment des questions du public, une spectatrice lui fait remarquer qu’elle a au poignet une Apple watch, qu’Apple est une entreprise qui pollue, et qu’il y a donc une forme de contradiction entre ce qu’elle défend et ce qu’elle porte : la jeune canadienne, prise de court, n’a pas vraiment répondu.

C’est qu’il n’est jamais facile de mettre ses actes en conformité avec ses paroles. De ce point de vue, l’absence de conviction est une tranquillité de l’esprit, elle vous épargne de douloureux arbitrages. Et c’est ce qui rend d’autant plus remarquable la décision que vient de prendre The Guardian : le journal britannique (un des journaux les plus au monde, et un des plus investis dans la transition écologique) renonce à publier toute publicité pour des compagnies pétrolières et gazières.

Cette décision n’a rien de cosmétique pour The Guardian, qui tire près de 40 % de ses revenus de la publicité. Faire l’impasse sur de gros annonceurs est d’autant plus audacieux que le journal, comme toute la presse quotidienne papier, est confronté à une crise durable du lectorat. Mais pour ses dirigeants, c’est une question de cohérence : il devenait difficile de faire de l’urgence climatique une priorité éditoriale, tout en acceptant d’être financé par des entreprises qui s’enrichissent grâce aux combustibles fossiles.

Cette question de la conformité des paroles avec les actes, la presse française va aussi devoir se la poser, d’autant plus que les sujets liés au réchauffement, à l’érosion de la biodiversité et à la protection de l’environnement, prennent de plus en plus de place dans les médias non spécialisés.

C’est le cas à la radio. Depuis la rentrée de septembre 2019, les chaines généralistes ont massivement investi ce sujet (émissions, chroniques) mais comme le faisait remarquer un auditeur de France Inter il y a quelques semaines, dans un message adressé à la médiatrice de Radio France : ‘’le contraste entre les informations et émissions à tonalité écologique et les publicités pour les voitures SUV me parait insupportable. Un peu de cohérence SVP.’’

Il est vrai qu’à France Culture, nous ne sommes pas directement concernés. Pas de réclames (pas encore), et il n’est pas prévu d’indexer l’acceptation de la redevance sur le bilan carbone des contribuables. Mais pour tous les autres, qui ont besoin de la publicité, l’affaire est autrement complexe.

Prenons le cas des Echos, propriété du groupe LVMH. Le principal quotidien économique français vient tout juste de lancer ‘’Les Echos Planète’’, un ‘’magazine digital pour apporter des solutions économiques face au défi environnemental’’. On peut par exemple y lire une enquête (intéressante) sur la disparition dramatique des forêts tropicales. Or il se trouve que cette disparition est en partie liée à l’exploitation du soja pour l’élevage (nos steaks) et des palmiers à huile pour les plats transformés : y remédier suppose donc de ne plus consommer ces produits.

La logique voudrait que les Echos renoncent à en faire la publicité : il n’y a pas de raison de douter des bonnes intentions du groupe dirigé par Bernard Arnault mais cela n’arrivera pas et il n’y a pas lieu de le blâmer. Car même au Guardian, le plus ‘’vertueux’’ des grands journaux, si certains lecteurs aimeraient que le journal renonce à la publicité ‘’pour tout produit ayant une empreinte carbone importante, comme les voitures ou les vacances’’, on répond que ce ne serait pas ‘’financièrement viable’’.

L’équilibre est difficile à trouver quand on dépend de la publicité. On voit bien comment les préoccupations écologiques portées par les médias viennent percuter leur modèle économique. Mais la remise en cause va bien au-delà. C’est qu’il ne s’agit pas ‘seulement’ de renoncer à certains annonceurs, mais aussi de questionner un modèle de société. Et donc une façon de traiter l’information.

’Dans les médias, le monde et nous’’, publié chez Actes Sud, la journaliste Anne-Sophie Novel cite le sociologue Jean-Baptiste Comby : ‘’tant que le récit climatique met de côté la question de l’organisation sociale, de ses hiérarchies et de son architecture normative gouvernée par des logiques marchandes, il ne pourra proposer qu’une approche mystificatrice de la transformation des sociétés.’’ Nouveau défi pour la presse, qui n’en manquait déjà pas

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