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dans quelques millénaires, que penseront les historiens de notre temps présent quand ils analyseront les photos de nos téléphones portables ?

Soleils trompeurs

3 min
À retrouver dans l'émission

Quelle idée se fera-t-on de notre climat dans quelques millénaires si nos photos de vacances servent de sources aux historiens ?

dans quelques millénaires, que penseront les historiens de notre temps présent quand ils analyseront les photos de nos téléphones portables ?
dans quelques millénaires, que penseront les historiens de notre temps présent quand ils analyseront les photos de nos téléphones portables ? Crédits : SOPA Images - Getty

Je vous avais parlé l'an dernier du livre de l’historien allemand Philip Blom, Quand la nature se rebelle, consacré au Petit âge glaciaire et aux conséquences politiques de celui-ci, la thèse de l'auteur étant que les dérèglements climatiques avaient contribué à l'émergence de la philosophie des Lumières. Pour témoigner de la rudesse du climat au tout début du XVIIe siècle dans le Nord de l'Europe, Blom ouvrait son livre sur une peinture d'un maitre néerlandais, Hendrick Avercamp : un ‘’Paysage d’hiver’’, recouvert par la glace et par la foule.

C’est ce même peintre qui est mis en avant pour illustrer un article que vient tout juste de republier le site The Conversation : ‘’Quand l’histoire de l’art dialogue avec l’histoire du climat. Autre tableau mais même type de paysage : un sol entièrement gelé sur lequel s’affairent une multitude de personnages. Il y a là des musiciens, des commerçants, des cochers et de simples passants.

L’auteur de l’article, le géographe Alexis Metzger, fait le constat que les paysages extérieurs de la peinture hollandaise représentent souvent des scènes hivernales, où les personnages évoluent sur des étendues de glace. Des images qui, à force de s’incruster dans notre mémoire, finissent par induire l’idée que décidément, en ce temps-là, le climat était fort rigoureux.

Or ne s’agit-il pas d’un effet d’optique, d’une représentation partiale et donc partielle du passé ? Non pas que le Petit âge glaciaire n’ait pas existé mais tous les hivers n’avaient pas la même rigueur.

’Ces tableaux’’ nous dit Alexis Metzger ‘’sont des miroirs déformants’’. Si les peintres à l’époque peignent autant ce genre de paysages, c’est parce qu’au XVIIe siècle, ‘’les scènes d’hiver sont à la mode’’, ‘’ces peintures étaient l’équivalent de nos photographies de famille’’, elles permettaient de ‘’mettre en valeur toute une société’’ car ‘’la glace était le lieu du lien social’’. Bref, si ces peintures décrivent une réalité, elles ne décrivent pas toute la réalité.

J’en viens à notre époque à nous, et aux traces picturales que nous allons laisser. Imaginons le travail des historiens dans quelques siècles ou quelques millénaires lorsqu’ils se pencheront sur les images produites en ce début de XXIe siècle. Que pourront-ils en déduire de notre condition climatique ?

Faisons une hypothèse. Pour se documenter, ils iront puiser à la source la plus abondante en matière d’iconographie : non pas dans les collections des musées mais dans nos propres galeries de photos, nichées dans la mémoire de feus nos téléphones portables (oui car dans quelques milliers d’années, le smartphone sera une technologie totalement dépassée).

Qu’y découvriront-ils ? Un monde où il faisait toujours beau pendant les vacances d’été, où il y avait toujours de la neige pendant celles d’hiver. Beaucoup de soleil, très peu de pluie. Des visages en gros plan sur fond de ciels lumineux, de rares nuages jamais menaçants, des verres de Spritz et des orteils en éventail. Même le mauvais temps avait des couleurs chaudes.

J’y pense à chaque fois que je me reconnecte sur mon compte Instagram. Les concepteurs de cette application ont réussi le tour de force de donner de la profondeur et de la beauté à n’importe quelle photo qui y est postée. La vie y est toujours plus belle qu’en vrai. Sur Instagram, le changement climatique n’est pas documenté.

Vous me direz, dans quelques millénaires, les historiens ne seront pas si bêtes, ils auront d’autres sources d’informations à leur disposition. Les archives des services de météorologie par exemple. Oui, mais qui nous garantit qu’ils seront encore capables de les traduire, de les décrypter ? Tandis que le langage des photos, lui, est intemporel et universel.

Bref, cette chronique s’adresse à celles et ceux qui la réécouteront dans quelques milliers d’années : ne vous fiez pas à nos soleils trompeurs.

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