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la nature est belle mais nous rechignons à la regarder en face

Sommes-nous fâchés avec la nature ?

4 min
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Et si la littérature française avait contribué à nous éloigner de la nature ?

la nature est belle mais nous rechignons à la regarder en face
la nature est belle mais nous rechignons à la regarder en face Crédits : George Clerk - Getty

On attribue à Michel Audiard cette sentence, définitive, à propos de la campagne : ‘’à la campagne, le jour on s’ennuie, la nuit on a peur’’. Une telle assertion est évidemment fausse : on y a peur, aussi, le jour (souvenir personnel d’attaques d’insectes en tous genres et de chutes à vélo dans les orties)

Audiard, le parolier franchouillard du 7e art, est en tout cas crédible en tant qu’auteur de cette formule. Car les Français n’aiment pas la nature. Au mieux, ils s’en désintéressent, au pire, ils la méprisent.

C’est l’objet d’un ouvrage publié en 2017, chez Actes Sud, par Valérie Chansigaud : ‘’Les français et la nature. Pourquoi si peu d’amour ?’’ L’historienne des sciences et de l’environnement part du constat que ‘’les Français manifestent non seulement un intérêt plus faible pour la faune et la flore’’ que leurs voisins germanophones ou anglophones, ‘’mais ils se sont montrés moins efficaces pour faire émerger des mouvements sociaux de protection des animaux et de la nature’’.

Pour quelles raisons ? Au chapitre des responsabilités, on pense en premier lieu à Descartes, à son ambition de faire des hommes les ‘’maitres et possesseurs’’ de la nature. Jusqu’à quel point a-t-il imprégné nos esprits ? Au siècle suivant en tout cas, le XVIIIe, le grand naturaliste Buffon, mémorialiste de la vie sauvage, est l’auteur inattendu de cette tirade : ‘’la nature brute est hideuse et mourante, c’est moi, moi seul qui peux la rendre agréable et vivante : desséchons ces marais, animons ces eaux mortes….bientôt, au lieu du jonc, du nénuphar dont le crapaud composait son venin, nous verrons paraitre la renoncule, le trèfle, les herbes douces et salutaires…Qu’elle est belle cette nature cultivée !’’

Du moins, chez Buffon, la ‘’nature’’ a-t-elle encore sa place dans le vocabulaire. Elle aurait fini par en disparaitre, au profit d’une langue plus aseptisée. Alain Finkielkraut en faisait le constat il y a deux semaines, à cette même heure, et sur cette même antenne : 

Il y a une dimension esthétique et poétique dans l'écologie qui s'est complètement perdue. On le voit dans le vocabulaire : la nature disparaît au profit de la biodiversité et des écosystèmes. Et les paysages, au profit de l'environnement...

Je n’ai pas demandé à Valérie Chansigaud si elle partageait le point de vue d’Alain Finkielkraut sur cette question. Mais on trouve dans son livre (dont je vous recommande la lecture) de nombreux autres signes de cet éloignement. En particulier dans la littérature française.

Les Etats-Unis ont inventé un genre, le ‘’nature writing’’. Genre vivace depuis Henry David Thoreau jusqu’à Jim Harrison, en passant par Grey Owl. En France, les éditions Gallmeister s’en sont fait les représentants. Mais elles publient essentiellement des auteurs anglo-saxons : le genre n’a jamais pris racine dans les lettres françaises.

C’est que pour aimer écrire sur la nature, il faut l’aimer dans tous ses états. Y compris le plus ordinaire. Le plus banal. Le plus plat. Or si les paysages spectaculaires ont droit à leur petite gloire littéraire, la nature ordinaire, elle, est presque considérée comme un élément gênant du décor. Une source d’ennui pour reprendre les mots d’Audiard.

Notre littérature ne sait pas regarder la nature, nous dit Valérie Chansigaud. Elle ne sait donc pas l’aimer, et ne nous donc incite pas à le faire. ‘’Il faut en outre’’ écrit-elle ‘’ne pas être rebuté par les connaissances naturalistes élémentaires et nécessaires pour la décrire’’. Ce qui renvoie à la question de l’éducation à la nature, dès le plus jeune âge.

Reste un mystère, évoqué dans son livre par l’historienne,  et que le président de l’Association pour l’Histoire de la Protection de la Nature et de l’Environnement, Henri Jaffeux, résume bien dans un mail qu’il m’a adressé tôt ce matin : ‘_’comment se fait-il que cet amour et cette plus grande proximité avec la nature qu’on prête aux anglo-saxons n’ait pas produit des résultats supérieurs à ceux de la France en matière de protection de la nature et de l’environnement ? Que l’on sache, l’environnement et la nature ne sont pas dans une situation plus satisfaisante qu’en France en Grande Bretagne, Pays-Bas, Allemagne et USA  !Il y a donc d’autres déterminants que l’amour de la nature !’’  _Oui, mais lesquels ? Rendez-vous dans une prochaine chronique.

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