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du haut de ces morceaux de sucre, plusieurs siècles vous contemplent

Sugar baby love

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La jaunisse de la betterave a conduit le gouvernement à réautoriser les néonicotinoïdes, pourtant interdits par la loi Biodiversité de 2016. Le modèle d'une agriculture dépendante des pesticides est interrogé, mais quid de notre dépendance au sucre ?

du haut de ces morceaux de sucre, plusieurs siècles vous contemplent
du haut de ces morceaux de sucre, plusieurs siècles vous contemplent Crédits : mrs - Getty

De toutes mes bonnes résolutions pondérales prises au début de l’année 2020, il en est une qui a miraculeusement réussi à passer le cap du mois de janvier, du confinement, du déconfinement et de l’élimination des Lyonnais en demi-finale de la Ligue des champions : je ne mets plus de sucre dans mon café. Véritable sacrifice, tant il est avéré que cette boisson perd énormément de son intérêt sans cet additif.

Si je vous parle de sucre ce matin, c’est parce que ce produit est étonnamment resté dans l’ombre d’une des polémiques de l’été : la réautorisation des néonicotinoïdes pour lutter contre la jaunisse de la betterave…à sucre.

Petit résumé : au printemps, les champs de betteraves ont été attaqués par des pucerons, inoculant une maladie qui fait jaunir les feuilles et occasionne d’importantes baisses de rendement. Pour sauver la filière et ses 46 000 emplois revendiqués, le gouvernement a autorisé début août un retour en arrière, à savoir l’utilisation, pour les prochains semis, d’insecticides interdits par la loi Biodiversité de 2016. Décision critiquée, par les écologistes notamment, qui déplorent le retour d’un produit considéré comme particulièrement létal pour les abeilles. Sans compter que cette dérogation à la loi a pour effet d’affaiblir le droit de l’Environnement, lequel n’en avait pas vraiment besoin.

Comme souvent dans ce genre de cas, deux modèles s’opposent : celui de l’agriculture dite intensive et celui de l’agriculture dite raisonnée. Mais le modèle sucrier en tant que tel n’a pas été interrogé, alors qu’il occupe une place exorbitante dans notre alimentation (au dépend de la santé de ses plus gros consommateurs), qu’il cause des dégâts environnementaux et qu’il a accompagné le développement de notre ‘civilisation’. Et c’est tout l’intérêt du livre que publient les éditions de La Découverte : ‘Histoire du sucre, histoire du monde’, de l’historien britannique James Walvin, que de replacer ce produit dans son histoire longue.

Walvin est connu pour ses travaux sur l’esclavage, et ce n’est pas un hasard s’il s’intéresse au sucre, tant le développement du premier est lié à l’appétit grandissant pour le second. Au départ pourtant, le produit n’est pas populaire, au sens où seuls les plus aisés peuvent se l’offrir. En Angleterre, au XVIe siècle, c’est même un instrument de distinction sociale. Walvin raconte qu’il est de bon ton de signaler son rang en faisant fabriquer d’immenses sculptures en sucre : ainsi le comte d’Hertford, en 1591, reçoit la reine Elizabeth 1er dans un décor fait de châteaux, de pièces d’artillerie, de tambours et de toutes sortes d’animaux exotiques : tous en sucre.

Revers de la médaille : les dents de la reine ‘’sont très jaunes et irrégulières. Il lui en manque beaucoup, au point que’’, selon un témoin, ‘’on peine à la comprendre lorsqu’elle parle vite’’. Les caries ? A l’époque, un problème de riches.

La démocratisation des aliments sucrés (liée à la baisse des prix) et l’expansion démographique, vont conduire les Européens à chercher des terres pour y développer les plantations de cannes à sucre : direction les Amériques, notamment aux Caraïbes et au Brésil. La récolte réclame une main d’œuvre abondante : la traite négrière y pourvoira. La vogue du sucre va décupler le commerce triangulaire.

Vous me direz, la culture de la betterave n’a rien à voir avec cette abomination. Et bien si, un peu quand même s’agissant de la France puisque ‘’la révolution de 1789 et les soulèvements d’esclaves qui suivirent dans les îles françaises plongèrent la puissance coloniale dans la tourmente…La France devait trouver d’autres sources d’approvisionnement…Napoléon décida de promouvoir la production de sucre de betterave’’, obligeant les paysans à la cultiver, au nom de la souveraineté nationale. Des écoles dédiées au sucre de betterave sont même créées.

L’abolition de la traite négrière, dont on célébrait hier la journée internationale, a donc indirectement contribué au développement de la filière de la betterave à sucre, même si, aujourd’hui encore, elle représente moins d’un quart de la production mondiale. La canne reste dominatrice, et comme l’écrit James Walvin, sa culture fait toujours appel à une main d’œuvre malléable et sous-payée. Pensez-y la prochaine fois que vous sucrerez votre café.

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