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le système alimentaire mondial est-il en mesure d'absorber les prochains chocs démographiques ?

Trop de bouches à nourrir ?

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Le Programme alimentaire mondial de l'ONU vient d'obtenir le prix Nobel de la paix. Une façon de rappeler aux Etats que l'alimentation est une affaire de coopération davantage que de compétition ?

le système alimentaire mondial est-il en mesure d'absorber les prochains chocs démographiques ?
le système alimentaire mondial est-il en mesure d'absorber les prochains chocs démographiques ? Crédits : krisanapong detraphiphat - Getty

Au premier abord, c’est un lauréat surprise qu’a récompensé vendredi le jury du Nobel de la paix, car rien n’indiquait, du moins en début d’année, que le Programme alimentaire mondial de l’ONU eut la moindre chance d’être lauréat.

D’abord parce que le PAM, dont l’activité consiste à apporter une assistance alimentaire dans de nombreux pays, existe depuis 1962 : ce ne sont pas les crises qui ont manqué par le passé pour lui attribuer la récompense. Cela aurait pu être le cas, par ex, en 2008 lors de ce qu’on a appelé les émeutes de la faim en Afrique et en Asie, consécutives à de fortes augmentations du prix des denrées alimentaires de base comme le riz, le blé, le maïs ou le lait.

Par ailleurs, et même si les chiffres semblent dire le contraire, la faim a reculé dans le monde ces dernières décennies. Certes, l’objectif onusien consistant à l’éradiquer d’ici 2030 semble impossible à atteindre dans ces délais : selon les dernières estimations, 690 millions de personnes souffrent encore de la faim dans le monde. Mais en pourcentage, cela représente un peu moins de 9% de la population mondiale : dans les années 60, c’était 30%, trois fois plus. De ce point de vue, il y a donc bien eu un progrès.

Récompenser le PAM en 2020 n’en reste pas moins un choix pertinent. D’abord parce que la pandémie de coronavirus pourrait faire exploser le nombre de personnes au bord de la famine : de 135 millions à 265 millions de personnes d’ici la fin de l’année selon cette même organisation. Ensuite parce que si l’on s’arrête sur les motivations qui ont conduit à récompenser cette organisation, elles résument parfaitement un des principaux défis posés au monde en matière d’alimentation.

Que dit le jury du Nobel ? Que le programme alimentaire de l’ONU est distingué ‘’pour avoir joué un rôle moteur dans les efforts visant à empêcher l’utilisation de la faim comme arme de guerre’’. Or, comme souvent avec le Nobel de la paix, il y a deux lectures : il s’agit autant de récompenser une action déjà menée que d’appeler à la vigilance sur le sujet.

Car l’alimentation est devenue un enjeu considérable entre les pays, un instrument de leur puissance. Ce n’est certes pas nouveau, mais dans un monde qui semble se rétrécir du fait de la montée des nationalismes, qui devient plus vulnérable à cause du changement climatique, et qui est confronté à une profonde transition démographique, bref dans ce monde de repli et d’incertitudes, le risque de tensions interétatiques n’en est que plus grand.

C’est ce qu’expliquent bien Sébastien Abis et Pierre Blanc, les auteurs de Géopolitique de l’agriculture (éditions Eyrolles et IRIS). Selon eux, ‘’l’augmentation du nombre de bouches à nourrir est la principale raison qui pousse des pays à la plus haute vigilance politique pour leur agriculture et leur alimentation’’.

La Russie, ‘’soucieuse de restaurer sa puissance’’, mise sur ce secteur pour peser dans ‘’les affaires stratégiques au Moyen-Orient’’ : c’est son ‘’autre réarmement’’. Aux Etats-Unis, l’agriculture est une des victimes collatérales de la guerre commerciale à laquelle se livre le pays contre la Chine. La Chine, elle, doit ‘satisfaire les appétits de 20% de la population mondiale’ et où ‘la seule réponse productive nationale ne suffit plus’. D’où la multiplication de ses sources d’approvisionnement, qui passent par l’accaparement des terres en Afrique, l’achat de foncier en Australie, pour répondre à cette obsession qu’est sa sécurité alimentaire.

Le plus absurde dans cette compétition, c’est que, n’en déplaise aux néo-malthusiens, il est tout à fait possible de nourrir correctement les 8 milliards d’humains que nous sommes, et les 10 milliards que nous serons en 2050. Car ce qui manque, ce ne sont pas les denrées alimentaires, c’est l’argent pour les acheter : tout le monde n’a pas les moyens de manger à sa faim. Une injustice d’autant plus choquante que, selon la FAO, un tiers de la production totale des denrées alimentaires destinées aux humains est gaspillée.

Le vrai défi est moins celui de la quantité que de la qualité de l’alimentation, produite à partir d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement. Mais cela suppose que les pays, plutôt que d’envisager la question sous le seul angle de leur souveraineté territoriale, en fassent aussi un enjeu global, une question universelle (rappelons à cet égard que le droit à l’alimentation est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948). Et donc un sujet de coopération plutôt que de tensions. C’est sans doute aussi cela qu’a voulu signifier le jury du Nobel en récompensant une des agences de l’ONU.

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