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Une petite fille après un bombardement à Alep, le 28 novembre

Alep : trop d'empathie tue l'action ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Jamais le massacre d'une population a-t-il aussi documenté, et en direct sur les réseaux sociaux. Pourquoi cela ne produit-il pas de mobilisation ?

Une petite fille après un bombardement à Alep, le 28 novembre
Une petite fille après un bombardement à Alep, le 28 novembre Crédits : Mamun Ebu Omer / ANADOLU AGENCY - AFP

Pour qui veut le nez collé dans les réseaux, ce qui se passe à Alep recèle un mystère. Jamais sans doute a-t-on pu suivre d’aussi près ce qui se déroulait dans une ville assiégée, jamais a-t-on pu voir autant d’images des horreurs subies par une population civile prise en étau, bombardée, gazée. Bien sûr, il n’a presque plus de journalistes étrangers à Alep est, mais ces gens nous les entendons et voyons chaque jour, ils nous parlent au téléphone à la radio, nous les voyons par Skype à la télévision. Il ya des pages Facebook comme celle de l’Aleppo Media Center (un groupe de journalistes syriens qui depuis 2012, et grâce à un réseau de correspondants dans les quartiers, donne des informations et des images sur ce qui se passe dans la ville, jusqu’à ces vidéos tournées par des drones qui survolent les zones bombardées). Il y a les comptes Twitter encore de ces cartographes bénévoles qui fournissent chaque jour des données sur l’évolution du front, et livrent presque chaque jour des cartes d’Alep... des comptes Twitter comme celui de l’ONG Syria Charity qui ne cesse de documenter les bombardements grâce notamment à un secouriste qui a une GO Pro sur son casque et filme tout, les blessés et les morts qu’on trouve après un bombardement, leur entassement dans des ambulances, l’arrivée à l’hôpital au sol ensanglanté et aux murs qui résonnent des cris des blessés. Et puis, évidemment, celui de cette petite fille de 7 ans, Bana Alabed, dont Thomas Cluzel parlait hier dans sa revue de presse internationale, qui depuis la fin septembre, raconte sur Twitter son quotidien en direct, avec des photos, des vidéos, réalisées par sa mère ; Bana Alabed qui a attiré l’attention du monde entier surtout depuis dimanche où un bombardement a détruit sa maison et failli la tuer. Le grand changement avec les guerres qui ont précédé - et qui depuis 1991 au moins, et cette première guerre du Golfe qui fut surnommée la guerre CNN - est que celle-ci ne passe plus seulement par des médias centraux, elle multiplie les sources, est documentée au quotidien sur les écrans de nos téléphones ou de nos ordinateurs. Et pourtant, quelles réactions cela provoque-t-il ? De la tristesse, de l’indignation, du découragement, d’accord, mais quelle action ? Il est là le mystère autour duquel nous tournons depuis ce matin, mais autour duquel nous tournons en fait depuis de plusieurs années. D’où vient que l’afflux d’images, d’informations, ne provoque pas plus d’action que son absence ?

Bon, il y a toutes les raisons que nous avons évoquées ce matin : le négationnisme dont parlait tout à l’heure Jean-Pierre Filiu (auquel s’ajoute une forme de scepticisme du fait des sources parfois insituables, et que nous doutons toujours un peu de ce qui nous arrive par les réseaux), la complexité, l’impression que la pression exercée sur les décideurs politiques ne donnerait pas de solution évidentes D’accord, mais n’y a-t-il pas quelque chose qui tient à la manière dont ces informations nous arrivent, à ce qu’elles provoquent en nous ? Est-ce un problème d’empathie ? Est-ce que toutes ces informations et ces images peineraient à produire de l’empathie ? J’ai cherché des réponses du côté de la psychologie et des sciences cognitives. Si l’on en croit les travaux d’Helene Joffe, de l’Université de Londres, et si l’on applique ses critères (et notamment le pouvoir de l’image qui persuade d’autant plus qu’elle est personnalisée, comme c’est le cas de celles qui nous parviennent d’Alep) ces informations devraient produire un engagement fort, devraient produire une empathie supérieure. Peut-être alors faut-il croire ce que dit le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron dans le livre qu’il a consacré à cette question de l’empathie, où il explique les images que nous apportent les médias ne produisent pas forcément d’empathie, il y a des phénomènes de mise à distance, d’irréalisation, d’habitude, qui peuvent même augmenter avec la masse des images. Selon lui, cette masse d’informations et d’images nécessiterait même que nous nous éduquions à l’empathie. Ou alors, peut-être que tout ce que nous savons et voyons produit bien de l’empathie, mais que l’empathie n’est pas le bon levier de l’action. C’est l’hypothèse d’un chercheur en psychologie cognitive de l’Université de Yale du nom de Paul Bloom qui s’attaque à l’empathie, en tant qu’elle n’est pas le meilleur guide pour l’action morale et constructive. Trop autocentrée, trop irrationnelle, trop concentrée sur des cas particuliers, l’empathie nous empêche de voir large, à la différence de la compassion qui est selon lui le bon levier parce qu’elle ne nécessite pas de se mettre à la place. Peut-être est-ce cela, peut-être la manière dont nous arrivent les informations et les images d’Alep, qui viennent nous saisir sur nos pages Facebook au milieu des photos de nos amis, qui viennent sur Twitter s’intercaler entre des blagues et les nouvelles plus triviales, avec ses visages d’enfants recouverts de poussière, qui nous attrapent tout le temps, sans que nous ayons même à allumer la télévision, un poste de radio ou ouvrir un journal, peut-être que tout cela ne produit justement que de l’empathie, et que l’empathie n’est pas la bonne disposition émotionnelle et cognitive pour comprendre et agir.

J’ai conscience qu’il y a là plus de questions que de réponse, mais on en est là.

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Le Journal de la culture : Mercredi 30 novembre 2016
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