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Photo prise par Louis Daguerre en 1838, boulevard du Temple, à Paris

Archiver le web, c'est être condamné aux vides

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Craignant Donald Trump, le patron d'Internet Archive, Brewster Kahle veut faire une copie canadienne de ses archives.

Photo prise par Louis Daguerre en 1838, boulevard du Temple, à Paris
Photo prise par Louis Daguerre en 1838, boulevard du Temple, à Paris Crédits : Louis Daguerre

Il n’y a pas que les grottes de Lascaux que l’on dédouble pour mettre à l’abri des morceaux du patrimoine de l’humanité. Ainsi la décision que vient de prendre Brewster Kahle, le patron d’Internet Archive, 15 jours à peine après l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, de faire une copie des ses archives au Canada. Je vous explique... Internet Archive, c’est un projet fou, lancé en 1996 et consistant à archiver Internet. Non seulement archiver les sites internet (dont on sait qu’un grand nombre ont déjà disparu depuis la création d’Internet), mais archiver les contenus qui circulent sur Internet, (comme les livres, les disques, mais ou les jeux vidéos) et, très important aussi, archiver les programmes informatiques qui permettent de lire des formats qui ne sont plus utilisés (afin que qu’on puisse consulter ces contenus une fois que leur format ont été rendu obsolète par d’autres plus modernes). Internet Archive, c’est donc notre patrimoine numérique, une partie en tout cas. Depuis, d’autres institutions s’y sont mises aussi : en France, par exemple, il existe un dépôt légal du web, sur le modèle du dépôt légal du livre, que se partagent la Bibliothèque Nationale de France et l’Institut National de l’Audiovisuel, (et de plus en plus de pays font le même travail). La grande différence, c’est qu’Internet Archive est une association, et que ses archives sont à disposition de n’importe qui et que c’est elle qui fournit la plupart des outils informatiques nécessaires à ce travail fou. Ainsi de ce programme du nom de “Wayback machine” - littéralement “machine à remonter le temps - qui permet d’archiver 300 millions de pages web par semaine (en prenant des sortes de clichés des sites internet à intervalle régulier). Pour archiver tout ça, il faut de nombreux serveurs (4 data centers en 2014) qui sont installés à San Francisco en Californie (il y a d’autres lieux d’archivage, à Amsterdam ou dans la bibliothèque d’Alexandrie, en Egypte, mais ils font un travail plus partiel). Certains de ces contenus dérogent à la loi. Ainsi, très régulièrement, Internet Archive est obligé d’en retirer parce qu’ils contreviennent au droit d’auteur ou à d’autres législations en vigueur (dans le faits, ils ne sont pas retirés des archives, c’est juste leur accès qui est empêché). C’est sans doute pour cette raison que Brewster Kahle craint l’élection de Donald Trump. Il craint une dérive sécuritaire, une certaine forme de révisionnisme, en tout cas des lois qui l’obligerait ferait disparaître des archives numériques. Et c’est pour cette raison qu’une copie d’Internet Archive hébergée au Canada, et réactualisée presque en temps réelle, serait nécessaire pour préserver l’intégrité de ce patrimoine numérique.

Mais, même à considérer que Kahle réussisse à créer ce double canadien d’Internet Archive, même à considérer se multiplient localement les institutions locales l’archivage d’Internet, peut-on considérer que nous sommes vraiment en train d’archiver la totalité de notre patrimoine numérique ?

Je me souviens avoir assisté à une discussion d’archivistes du web en France et l’un deux avait dit une chose très belle. Il parlait de la vitesse avec laquelle Internet bougeait, à laquelle les pages web se remplissaient, changeaient, et il disait que même en sauvegardant des instantanés du web à des intervalles les plus rapprochés possible, il y avait des vides, des choses qui échappent. Et il prenait l’exemple de la célèbre photo de Louis Daguerre prise à Paris, boulevard du Temple, en 1838. On y voit des rues vides de tout être humain (et même de chevaux), à l’exception d’un homme et du garçon qui lui cire les chaussures. Pourquoi la rue est-elle vide ? Parce que le temps de pause était si long que les deux seules silhouettes à avoir imprimé la fine pellicule d'argent étaient celles qui ne bougeaient pas, tous les autres ont disparu. Eh bien, ce monsieur disait qu’il en allait de même avec l’archivage du web, on était condamné à ne saisir que ce qui changeait moins vite que le reste.

Eh bien, je trouve ça très beau. Malgré notre volonté de tout garder, malgré le haut niveau de technicité que nous mettons à cela, nous sommes condamnés à ne conserver que des instantanés. Nous devons admettre les vides et les absences. Et Internet ne change pas grand chose à ce problème.

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