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Blockchain : comment parler d'une nouvelle technologie quand "on ne sait pas encore de quoi on parle" ?

4 min
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La blockchain ou "chaîne de blocs" est une technologie permettant de certifier des transactions de manière décentralisée. Prometteuse, elle pose nombre question dont une : comment on parle d'une technologie nouvelle ?

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Le Penseur de Rodin Crédits : Xavier Richer / Photononstop - AFP

Il faut parler ce matin de la blockchain ou "chaîne de blocs" en français, parce qu’on parle des banques aujourd'hui dans la Matinale, et qu’elles pourraient être parmi les premières concernées ; parce que se déroule aujourd’hui à Paris une grande conférence consacrée à la blockchain ; et parce que le 2 octobre, Jean-Claude Trichet ancien gouverneur de la Banque Centrale Européenne a dit voir là une “invention géniale”. Et quand Jean-Claude Trichet dit quelque chose, il faut l’écouter. Voilà pourquoi, il faut parler de la blockchain. Maintenant, vous avez hâte de savoir ce que c’est que la blockchain… eh bien, je ne vais pas vous le dire… enfin pas tout de suite…

Avant, il faut dire à quel point voir apparaître une technologie est passionnant. Ca n’arrive pas souvent dans une vie, alors il faut bien se rappeler des premiers moments où on en a entendu parler, des discours qui l’accompagnait, des craintes et des promesses. C’est ce qui se passe en ce moment avec la blockchain.

C’est passionnant parce qu’il est possible que l’on se trompe, que l’on voie dans une technologie un potentiel révolutionnaire, et qu’il ne se réalise jamais, pour des raisons très variées (qui peuvent être économique, juridique, ou tout bêtement de désir humain) La blockchain en est là aussi.

C’est passionnant d’essayer de comprendre une technologie qui naît parce que c’est un exercice intellectuel compliqué. Souvenez-vous quand on nous parlait du web au début des années 90, on nous disait : “ça va vous permettre de communiquer à distance, d’échanger des informations, des fichiers qui sont informatiquement reliés les uns aux autres, c’est une révolution”. Sauf que ce qu’on nous montrait était assez peu excitant, et que bien souvent notre imagination peinait à en prévoir tous les usages que vous nous en faisons aujourd’hui. Eh bien, née en 2008-2009 avec le Bitcoin - la célèbre crypto-monnaie -, la blockchain en est à ce point-là.

Mais le contexte est très différent des années 90, où quand le web est né, la plupart des industries, institutions et grandes entreprises - en particulier en France - ont mis du temps à le prendre au sérieux. Ce qui se passe avec la blockchain est très différent. L’intérêt est grand, de la part de toutes les activités qui pourraient être concernées par cette technologie, et elles sont nombreuses. Car - on y vient enfin, le suspense est grand…. - quel est le coeur de la blockchain ? C’est la transaction. C’est l’échange, sa certification, sa sécurité, sa transparence. La blockchain - si on la décrit très grossièrement - c’est une technologie qui permet de certifier des échanges de manière décentralisée, sans intervention des intermédiaires classiques de la certification. Une sorte de livre de compte informatisé, partagé par les usagers, transparent, infalsifiable et actualisé en temps réel - un livre de compte qui pourrait non seulement certifier la validité d’une transaction mais qui pourrait aussi exécuter automatiquement des contrats préalablement inscrits dans le code informatique, qu’on appelle des “contrats intelligents”. Dis comme ça, ça n’a pas l’air fou (mais un peu comme le web, si on s’en tient à ses principes, n’avait pas l’air fou). Sauf qu’un réseau d’ordinateurs puisse faire ce travail, c’est à la fois très compliqué et très nouveau. Et quand on réfléchit aux nombres des activités humaines qui sont concernés par les transactions, et au nombre de métiers qui consistent à les certifier, c’est colossale : les banques, les notaires, l’Etat, mais aussi nombres d’entreprises passent leur temps à certifier des transactions. Et nous, nous passons notre temps à échanger. Que se passera-t-il quand la blockchain permettra de le faire sans intermédiaire ?

Et donc, il ne se passe pas un jour sans qu’on apprenne que tel ou tel secteur ou entreprise envisage une expérimentation. Bouygues Immobiler va permettre à des habitants d’un quartier lyonnais à échanger de l’énergie par la blockchain. Les grands cabinets d’audit envisagent l’utilisation de la blockchain pour gérer les comptes des entreprises. Un jeune entrepreneur envisage un réseau de chauffeurs VTC par la blockchain, une sorte de Uber sans Uber.

Oui, mais voilà, on est à ce moment de la blockchain où on décalque des activités déjà existantes sans vraiment en inventer de nouvelles. Or une technologie s’impose quand elle produit ses propres usages. On est à ce moment de la blockchain où on se pose des questions juridiques passionnantes : car que devient le droit quand c’est le code informatique qui fait la loi ? Qui est responsable en cas de problèmes dans une blockchain ?

Et donc, pour l’Etat, une question se pose déjà : faut-il légiférer ou pas ? A cette question, Axelle Lemaire, secrétaire d’Etat au numérique et à l’innovation a eu une réponse merveilleuse : "Il ne faut surtout pas légiférer maintenant, car on ne sait pas encore de quoi on parle.” Voilà peut-être le problème fondamental quand on évoque la blockchain - ce que je fais depuis 4 minutes : on ne sait pas vraiment de quoi on parle.

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Le Journal de la culture : Mardi 11 octobre 2016
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