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Des brochures du Parti Pirate

Ce qu'illustre le score (décevant) du Parti Pirate islandais

5 min
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Attendu très haut, le Parti Pirate islandais a été crédité de 14% des voix aux élections législatives de ce week-end. Derrière cet écart, une question démocratique majeure se pose.

Des brochures du Parti Pirate
Des brochures du Parti Pirate Crédits : Dmitriy Vinogradov / Sputnik - AFP

La question de départ pourrait être : quel lien y a-t-il entre le Parti pirate islandais et la pêche en eau profonde ?

Dis comme ça, ça peut paraître un peu étrange, mais il s’agit en fait d’une question de démocratie, et du fonctionnement démocratique à l’ère numérique.

Le dernier numéro de Philosophie magazine est consacré à la démocratie. On y trouve notamment un entretien avec le sociologue Dominique Cardon, auteur de “la Démocratie Internet”, c’était en 2010. Dans cet entretien avec Alexandre Lacroix, Dominique Cardon dit une chose toute simple : comment comprendre que quand l’Union Européenne organise une consultation publique sur la pêche en eau profonde, fabrique un beau portail, elle ne recueille que 16 contributions, alors que quand, dans le même temps, la blogueuse Pénélope Bagieu met en ligne une bande dessinée qu’elle accompagne d’une pétition contre la pêche en eau profonde, celle-ci récolte 600 000 signatures ? Comment comprendre ceci ? Certains auront vite fait de pester contre ce peuple qui est ému par une BD et concède l’acte peu engageant de signer une pétition, mais qui quand on lui demande un avis argumenté sur un problème, est aux abonnés absents.

Dominique Cardon propose une interprétation un peu différente. Pour lui, la vitalité démocratique ne se mesure pas seulement aux institutions mais à ce qui se passe dans l’ensemble de la société : entre les gens, dans les familles, à l’école, au travail, et c’est là où le numérique agit le plus, et le mieux. Et c’est, toujours selon Dominique Cardon, inscrit dans l’histoire d’Internet, dont les fondateurs étaient pour une part des militaires (ce qui explique le versant surveillance des réseaux), mais aussi beaucoup d’anciens hippies qui ont reconverti leur idéal communautariste dans l’Internet naissant. Il s’agissait de faire vivre dans les réseaux les communautés qui avaient échoué dans le monde physique. L’espoir était donc une émancipation, mais horizontale, un programme teinté de libertarisme qui avait pour but de changer la société, mais sans prendre le pouvoir. Ceci explique selon Dominique Cardon, la difficile conversion de la vie démocratique sur Internet, en une vie démocratique institutionnelle.

Vitalié numérique contre désert institutionnel

C’est là où on en arrive à l’Islande et au score décevant du Parti PIrate lors des élections législatives qui ont eu lieu ce week-end : ce parti dont le programme consiste en une conversion politique d’idéaux fortement teintés par le numérique (démocratie participative, transparence accrue etc.), ce parti qu’on annonçait très haut dans les derniers sondages, n’a recueilli que 14% (ce qui est beaucoup, mais moins qu’espéré). Ce score en deçà des prévisions a plusieurs causes - dont les très bons résultats économiques du Parti conservateur au pouvoir jusque là - mais ce qui est frappant, c’est que, manifestement, ceux qui étaient les plus enclins à donner leur voix au Parti Pirate, qui étaient les sympathisants les plus évidents - les jeunes notamment - ne sont pas allés voter. Etrange paradoxe : on peut désirer de nouvelles formes démocratiques, une participation plus active à la vie publique, et ne pas aller voter à des élections législatives qui le permettraient. Où l’on retombe sur l’analyse de Dominique Cardon.

Vous voyez la complexité de la situation, que l’on ne cesse d’observer quand on fréquente un peu Internet. D’un côté, les institutions existantes ont du mal à capter l’extraordinaire vie démocratique des réseaux (cas emblématique de la pêche en eaux profondes). De l’autre, la vie démocratique des réseaux a du mal à se convertir en vie démocratique institutionnelle (cas emblématique du Parti Pirate). Comment faire ?

Honnêtement, je ne sais pas. Mais j’ai l’impression que, malgré une prise de conscience qui se généralise, les écarts ne font que s’accroître. A mesure que fleurissent les initiatives politiques dans les réseaux - dont les multiples pétitions et campagnes sur Internet sont le signe le plus évident - leur difficulté à influer sur le cours de la vie politique institutionnelle ne se fait que plus flagrante ; et cette difficulté ne manque pas d’inquiéter quand on la corrèle avec la désaffection pour le vote. Pourquoi tout cela est-il inquiétant ? Parce qu’Internet en viendrait à ne profiter qu’aux mouvements qui s’affichent comme non-institutionnels, anti-establishment, bêtement démagogiques, des mouvements qui sont, paradoxalement, les moins à mêmes de nous amener à plus de démocratie. Et là, on aurait vraiment tout perdu.

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Le Journal de la culture : Lundi 31 octobre 2016
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