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Une famille et son téléphone

"C'est où Internet ? - Dans ton cul" : une histoire de famille

4 min
À retrouver dans l'émission

Ce que les jeunes savent des technologies.

Une famille et son téléphone
Une famille et son téléphone Crédits : Nancy Honey / Cultura Creative - AFP

Il y a quelques années, l’écrivaine Emmanuelle Pireyre faisait dans “Féerie générale” une remarque d’une grande justesse. Elle notait que dans les réunions de famille, les discussions autour des voitures ou de l’électroménager avaient désormais cédé la place aux discussions sur les smartphones ou Internet. Un signe du passage des temps. Ainsi donc je voudrais ce matin faire oeuvre de service public en vous donnant quelques éléments pour un sujet de conversation qui ne manquera de surgir au cours des repas qui scanderont les fêtes : Internet et ces abrutis de jeunes qui passent leur vie sur le téléphone à faire on ne sait quoi.

Le père de son père

Commençons par une anecdote que m’a racontée une personne dont pour des raisons évidentes de confidentialité je tairai l’identité. Ce jeune homme m’explique que ses parents, âgés d’une soixantaine d’années, ont décidé de changer de téléphone, et de passer d’un iPhone à un téléphone sous Android. Et là, me dit-il, ils sont perdus. Chaque soir, ils l’appellent pour lui demander comment on envoie un texto, comment on regarde ses mails, comment on installe une application. Il ajoute avoir vécu une inversion du rapport de pouvoir générationnel : lui que son père regardait avec affliction peiner à remplir sa déclaration d’impôt ou à monter un meuble, se voit soudain investi d’un savoir dont il pourrait aisément jouer s’il n’était bon fils. A cette occasion, en conclut-il, il s’est senti pour la première le père de son père. J’ai hésité à lui répondre que bientôt, il aurait sans doute des raisons autrement plus tragiques de se sentir le père de son père, quand il faudra lui mettre des couches, mais il ne faut pas noircir l’avenir.

“Non, tu n’es pas débile, mais tu es un enfant"

Cette question de la compétence est un motif récurrent de la discussion autour des technologies et des générations. Empiriquement, nous sommes, nous parents, saisis par l’agilité des plus jeunes et un savoir que nous n’avons pas. Dernièrement, cette mésaventure m’est arrivé avec ma fille de 9 ans qui m’expliquait qu’elle avait trouvé telle information sur Vikidia. “Ah non, ma chérie, lui répondis-je, tu l’as vu sur Wikipédia ! Et puis, tu sais, quand on prononce à l’anglaise, un w se dit “oui”, pas vi” “Non non, m’assure-t-elle, c’était Vikidia, je ne suis pas débile.” “Non, tu n’es pas débile, mais tu es un enfant. Et, non seulement, je suis un adulte, mais en plus je suis le spécialiste mondial d’Internet, alors tais-toi”. Dix minutes après, je devais reconnaître que Vikidia existait et perdre à tout jamais la crédibilité dont elle m’avait jusque là investi.

Se retrouver là où les parents ne sont pas

Néanmoins, ces expériences souvent vécues et racontées font écran à ce que tous les travaux sur les jeunes et les technologies tendent à montrer : leur compétence est bien souvent surévaluée. Ainsi, dans le monde du travail, elle résulte la plupart du temps d’une injonction des aînés “ah toi, tu es jeune, tu connais Internet, tu vas t’occuper du site”, c’est donc par un retournement paradoxal que la compétence réelle devient le fruit d’une compétence supposée.

Les jeunes n'ont pas attendu Internet pour fuir leurs parents

Les travaux de l’ethnographe américaine danah boyd nous invitent même à considérer la compétence comme secondaire par rapport à d’autres motivations. Ainsi explique-t-elle que ce qui pousse les jeunes à aller vers de nouveaux services, et particulièrement en matière de réseaux sociaux, c’est, beaucoup moins la curiosité ou l’agilité numérique, que l‘envie de se retrouver là où les parents ne sont pas. C’est une des raisons de la migration des adolescents hors de Facebook, où les parents sont allés en masse, vers des applications comme Snapchat, où ils sont entre eux. Où l’on retrouve là des phénomènes tout à fait classiques des rapports générationnels, les jeunes n’ont pas attendu Internet pour fuir leurs parents, c’était auparavant des lieux qui le leur permettait, ce sont aujourd’hui des applications.

Des usages fragiles et tâtonnants

Dans son très bon livre “Grandir connectés”, la sociologue Anne Cordier, au lieu de plaquer les idées reçues sur ces “natifs du numériques” parfaitement à l’aise avec Internet, fait parler les jeunes de leurs usages numériques. Où l’on les découvre beaucoup plus réflexifs qu’on les décrit souvent, beaucoup plus fragiles et tâtonnants, et où l’on découvre même que beaucoup d’entre eux, tout en voulant être tranquilles, regrettent d’être laissés seuls dans cette expérience.

Ainsi donc, je décidai d’établir une communication générationnelle autour des technologie et demandai à mon fils de 5 ans : “mon chéri, sais-tu où est Internet ?” Il a réfléchi, m’a regardé intensément en fronçant ses petits sourcils et a répondu l’air docte : “dans ton cul.”

Chroniques
8H45
6 min
Le Journal de la culture
Le Journal de la culture : Mercredi 14 décembre 2016
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