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Steve Jobs en 2005

C'est quoi être charismatique à l'heure numérique ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Internet et les technologies ont-ils fait émerger des personnes charismatiques, ou une nouvelle forme de charisme ?

Steve Jobs en 2005
Steve Jobs en 2005 Crédits : Justin Sullivan / Getty Images North America / AFP - AFP

C’est quoi le charisme à l’heure du numérique ?

Eh bien figurez-vous que c’est une question compliquée, à laquelle je n’ai pas trouvé tout de suite de réponse. Alors, j’ai fait comme fait le chroniqueur en situation désespérée, j’ai tapé “charisme” et “internet” dans la barre de recherche de Google. Et là, première réponse, un papier intitulé “Devenir charismatique sur Internet : 8 techniques imparables”. Evidemment j’ai cliqué, réjoui par la perspective d’une aura numérique, mais mon attente a d’abord été déçue. Devenir charismatique sur Internet, pour l’auteur qui se réclame du mentalisme, nécessite, en guise de “techniques imparables” d’avoir une bonne orthographe, de faire des phrases courtes, syntaxiquement simples et formulées à la voie active, d’avoir un usage modéré des parenthèses, de soigner la mise en page, de se relire et à haute voix, et enfin, de mettre le plus important dans le post-scriptum. Ce qui est intéressant ici, ce n’est pas de discuter pied à pied la validité de ces techniques, mais de constater que ce ne sont que des pratiques d’écriture. Ce qui fournit une première réponse quant à la nature du charisme numérique : ce serait d’abord un charisme de l’écriture, de la langue. Et là, on repense à la longue cohorte des blogueurs qui ont su asseoir une forme d’autorité par la qualité de leur écrit. On repense à ces gens qui sur réussissent à faire passer chacun de leur tweet pour un avis à prendre en compte, dont les profils Facebook se parcourent comme une maison d’auteur. Et on repense à l’Internet d’avant le web, quand sur les listes de discussion, un interlocuteur personnifié par un simple pseudonyme prenait le pouvoir sur une communauté par la seule force de son écriture. Est-ce à dire que le charisme numérique est forcément désincarné ?

Non, car on le sait, dans Internet, il y a aussi du corps, et de plus en plus à mesure que ce sont imposées la photo et la vidéo comme des médias de haute importance (cf les succès de Youtube, Instagram, Snapchat etc.) : ces lieux ont vu s’imposer des personnes qui ont su rassembler autour d’elles, grâce à une façon de parler, grâce à des gestes, grâce à une présence. On aurait tort de mépriser ce qui se joue là, car la réussite dans ce type de réseaux résulte d’une mise en scène de soi et de son environnement qui manifeste une réflexivité assez avancée. Ce n’est pas rien d’avoir commencé par se filmer seul dans sa chambre en train de discourir sur les produits de beauté, les jeux vidéos ou l’Histoire, et d’être au bout de quelques mois suivi par des centaines de milliers de personnes. Il faut avoir compris quelque chose de soi, de son objet, des autres, du média, du public. Pour autant, est-qu’on peut parler là de charisme ? Je ne crois pas. Pas en tout cas dans le sens où le charisme est un don spirituel, comme l’entendait Saint-Paul ? Ou même au sens dans lequel Max Weber utilisait cette notion, comme la “croyance en la qualité extraordinaire d’un personnage” qui va être considéré comme un chef ?

Du coup, ça laisse ouverte la question de savoir si le monde numérique a fait émerger des personnes charismatiques, dans un sens un peu plus plein ? Le monde numérique a produit des puissants (des gens comme Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, Larry Page et Sergueï Brin les fondateurs de Google, ou Jack Ma, le fondateur d’Ali Baba, Marissa Meyer la patronne de Yahoo), il a produit des héros maudits (Julian Assange, Edward Snowden…) ou même ses prophètes. Mais le seul que je voie correspondre à peu près à une personne charismatique, ce serait Steve Jobs, le co-fondateur d’Apple. Steve Jobs dont les apparitions étaient un événement, Steve Jobs qui a accompagné - pour ne pas dire provoqué - l’entrée de l’informatique dans nos maisons, dans nos oreilles, dans nos poches. Certains lui vouaient un culte, d’autres le détestaient, mais il était impossible de ne pas le considérer. Or si Steve Jobs avait incontestablement un talent de la mise en scène de soi, s’il avait sans doute une folie qui pouvait faire croire qu’il avait une mission, il y a autre chose. Steve Jobs était un industriel, il fabriquait des objets, des plateformes, des usages, et je ne crois pas que ce soit hasard. Car, dans le monde numérique, si tout ce qui est de l’ordre de la parole, de la politique, est toujours remis en question - voire suspect - c’est ce qui est fabriqué et utilisé qui peut faire autorité. Ainsi, je me demande si le charisme numérique n’est pas un charisme nécessairement incarné dans du matériel, s’il ne peut pas exister que diffusé dans des programmes, des objets, des outils et les usages que l’on en fait. Ca pose plein de problèmes - et notamment le rapport au marché -, mais a un gros avantage, c’est un charisme hautement périssable.

Chroniques
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Le Journal de la culture : Mercredi 26 octobre 2016
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