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Une main glisse une enveloppe dans une urne de vote: "la Sarre a vote", depuis 1920, ce territoire est administre par la Societe des Nations et plebiscite en janvier 1935 son rattachement au troisieme reich allemand.

C'est quoi "participer à une élection" ?

4 min
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A propos d'un écart qu'Internet rend très flagrant.

Une main glisse une enveloppe dans une urne de vote: "la Sarre a vote", depuis 1920, ce territoire est administre par la Societe des Nations et plebiscite en janvier 1935 son rattachement au troisieme reich allemand.
Une main glisse une enveloppe dans une urne de vote: "la Sarre a vote", depuis 1920, ce territoire est administre par la Societe des Nations et plebiscite en janvier 1935 son rattachement au troisieme reich allemand. Crédits : Leemage - AFP

C’est quoi “participer” à la vie politique ?

Je me pose cette question à chaque élection où le mot de “participation” devient le contraire de l’abstention. Il y a ceux qui participent à l’élection, et votent, et ceux qui s’abstiennent. Mais cette soudaine limitation de la participation au vote m’étonne toujours, et particulièrement aujourd’hui.

Je dis ça pour deux raisons qui sont indirectement liées, mais liées quand même. La première raison, c’est la très grande politisation des réseaux observée depuis quelques semaines. Politisation des différents réseaux sociaux que je fréquente - dans lesquelles fleurissent chaque jour les questions, les longs post exposants des engagements, des indignations, des doutes - mais bon, on peut considérer avec raison qu’il s’agit d’un effet de mes choix (je m’intéresse à la politique donc m’arrivent des contenus provenant de gens s’intéressant à la politique). Néanmoins, il y a des faits objectifs. Les chiffres de l’activité numérique des candidats sont impressionnants (les pages Facebook de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon comptent plus d’un million de fans chacune et une vidéo de Jean-Luc Mélenchon peut être vu 3,2 millions de fois….). La diffusion de contenus qui sont politiques sans provenir directement d’un parti peut aussi être impressionnante (6 millions de vues pour une vidéo du Youtubeur d’Osons Causer sur Emmanuel Macron) ; même chose pour les répercussions des débats télévisés dans les réseaux sociaux ou les discussions politiques dans des espaces qui ne sont d’ordinaire pas dédiés à cela (les forums de jeuxvideos.com, fréquentés par de jeunes internautes ou même sur Doctissimo, fréquentés par des hypocondriaques…). Dans des moments comme ça, Internet devient politique. Et pourtant, on s’inquiète de l’abstention. Deux analyses possibles : soit les abstentionnistes ne participent pas à cette conversation politique dans les réseaux (pour une part, cela doit être vrai, même en pleine campagne, il y a un Internet qui vit hors de la politique, et puis il y a ceux qui ne s’intéressent pas à la politique et ne participent pas à la vie des réseaux), soit participer à la conversation politique dans les réseaux ne signifie pas forcément qu’on va aller voter. Comment se fait-il qu’autant de gens parlent, lisent, partagent, likent, et ne vont pas voter ? Le problème n’est pas nouveau, mais il me semble que l’Internet contemporain le matérialise avec une puissance inédite.

Couverture du livre d'Aaron Swartz
Couverture du livre d'Aaron Swartz

La seconde raison est d’un ordre différent. Hier, je lisais le très beau recueil de textes d’Aaron Swartz qui viennent de publier les éditions B42. Aaron Swartz et un type très étonnant, un geek de génie, qui aurait pu faire fortune dans l’internet, et qui a préféré consacrer sa vie à réfléchir aux possibilités d’émancipation offerte par le numérique, à défendre un Internet libre et ouvert, à organiser la diffusion la plus égale des savoirs et à réfléchir aussi à la conversion de cette énergie participatrice de l’internet en énergie politique. Aaron Swartz s’est suicidé à 26 ans pour des raisons que je vous expliquerai un autre jour, mais il a laissé beaucoup de textes passionnants. Hier, je lisais hier un texte sur la politique, dans lequel Swartz répondait à une demande “Des idées pour redessiner la démocratie américaine à l’ère numérique”. Dans ce texte, il évoque un système politique qui porte le nom de “Parpolity” et qui a été imaginé par un professeur de sciences politiques américain. Ce système repose sur une règle simple qui veut qui si on construit 5 niveaux de représentation comptant chacun 50 personnes qui élisent un délégué pour le niveau supérieur, on peut administrer 300 000 millions de personnes (un groupe de 50 personnes choisit un représentant qui participe à l’assemblée de 50 personnes du niveau du dessus etc. au bout de 5 niveaux, c’est une base de 300 000 personnes qui est administrée). L’intérêt, c’est d’organiser une circulation très forte entre les niveaux de représentation, mais surtout de permettre une participation la plus massive possible à la vie politique. Aaron Swartz voyait dans ce modèle une analogie avec la manière dont l’Internet s’est construit, sur la base de la participation et de l’engagement de gens que leur position sociale ne laissait pas supposer qu’ils participent à la création de cette énorme chose.

Je serais bien incapable de déterminer s’il s’agit là d’un modèle qui peut fonctionner, ou qui est même souhaitable, et ça n'et pas la question ici. Mais ce que je trouve bizarre, c’est qu’à un moment de la vie politique où nous apparaît de manière si flagrante l’écart entre conversation politique et vote (ou même engagement dans les partis), cette question soit presque absente des discussions, et qu’on réfléchisse si peu à tous les sens que peut revêtir, et pourrait revêtir, ce terme faussement évident de “participation”.

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