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Un logiciel de football

A ceux qui pensent que les statistiques les feront gagner au foot

4 min
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Les données et les modèles statistiques envahissent le football. C'est une vieille histoire, et pas toujours une réussite.

Un logiciel de football
Un logiciel de football Crédits : Ole Spata / DPA - AFP

Nous partageons avec Jean-Claude Michéa une passion pour le football, qui est la deuxième plus grande invention de l’humanité, après… l’ordinateur...

Or c’est précisément l’interaction avec l’ordinateur (et les technologies afférentes) que le football est en train de vivre une sorte d’évolution souterraine. De plus en plus d’outils permettent de produire et de recueillir toutes sortes de données (par exemple des GPS qui tracent le déplacement des joueurs sur le terrain…), des données qui sont ensuite analysées et travaillées pour données des modèles. Une activité dans laquelle toute une série d’entreprises se sont spécialisées.... La martingale : que ces données permettent de mettre en place le système de jeu qui corresponde parfaitement aux joueurs à disposition, à l’adversaire, aux circonstances ; que ces données fournissent la vérité du jeu (et donc la victoire).

Certains, plus que d’autres, incarnent cette croyance en la mathématisation du football. Par exemple Matthew Benham. Matthew Benham est un anglais qui a fait fortune dans les paris sportifs, ce qui lui a permis d’acheter deux clubs de football, le club londonien de Brentford puis le FC Midtjylland au Danemark. Et sa réussite dans les paris reposant sur un modèle statistique, il y croit dur comme fer et tente depuis quelques saisons de les transférer dans la gestion de ses équipes. Evidemment, on ne connaît pas en détail son modèle, mais on sait qu’il repose sur le “taux de but attendu” - établi sur la base de savants calculs brassant toutes sortes de données. Ce modèle lui permet d’établir entre les équipes un classement qui, selon lui, est un meilleur critère d’évaluation du niveau des équipes que le classement dans le championnat. Ce qui lui fait prendre des décisions étranges. Ainsi au milieu d’une saison où Brentford était classé 5ème du championnat (alors qu’elle venait de monter de la division inférieure), il a viré ses entraîneurs sous prétexte que selon son classement à lui, l’équipe était 11ème. C’est un cas assez intéressant où on considère que la vérité des statistiques surpasse celle des résultats. Mais bon, à la fin de la saison, l’équipe a vraiment fini 5ème (et était devenue 5ème dans le classement de Benham). Ses modèles permettent aussi à Benham de repérer des joueurs à acheter, de cibler l’entraînement sur des phases de jeu particulières. Les effets sont visibles mais pas non plus extraordinaires. Midtjylland a gagné le championnat du Danemark en 2015. Et Brentford se maintient en ligue 2, sans pour autant briller.

C’est qu’il y a un premier problème avec les statistiques dans le football, il faut que le modèle soit le bon. Ce n’est pas toujours le cas. J’ai récemment lu une histoire qui m’a beaucoup amusé (et devrait être méditée par tous les croyants de la donnée). Figurez-vous que les résultats catastrophiques des équipes nationales britanniques dans les années 80 et 90 sont imputables - en partie bien sûr - à un homme qui croyait dans les statistiques et s’est planté dans son modèle. Cet homme s’appelle Charles Reep.

Pendant toute l’année 1950, Charles Reep a scruté le matchs du Football Club de Swindon Town. Il a pris des notes, fait des schémas. En assemblant à la fin de la saison toutes les données qu’il avait recueillies, il est arrivé à une conclusion : la plupart des buts sont marqués après des phases de jeu comptant trois passes, ou moins. Il a donc établi une doctrine voulant qu’il ne sert à rien de conserver le ballon, que quand on a le ballon, il faut le balancer vite devant le but adverse. Et ainsi, il a validé par la statistique ce qui était une tentation du football anglais : la longue passe vers l’avant. Et en convaincant des personnages clés, (comme Graham Taylor par exemple, entraîneur important des années 80 et 90), il a participé à la faillite du football anglais pendant cette même période. Pourquoi ? Parce que le modèle de Charles Reep reposait des prémisses fausses. Je vous épargne la démonstration de son erreur (qui ferait fuir toute personne pas super intéressée par le foot qui a déjà fait des efforts jusque là), mais disons qu’il a confondu pourcentage et probabilité, et qu’il a confondu séquence de passes et possession de balles. Bref, on peut avoir toutes les données que l’on veut, les algorithmes les plus fins, si le modèle est faux, les conséquences en terme de modèle de jeu peuvent être catastrophiques

Mais il y a d’autres raisons à la résistance du football à la statistique. L’une est peu réjouissante, c’est l’argent, qui, à de rares exceptions près, est le critère premier des classements des championnats. Mais l’autre est plutôt réjouissante, c’est la faillibilité humaine, qui échappe à toute rationalisation par les chiffres. On connaît des équipes détruites par une coucherie. Ainsi le football nous invite-t-il à relativiser la croyance en les technologies, à ne pas aimer le capitalisme, et à chérir l’humain. Ainsi le football est-il Jean-Claude Michéa.

Chroniques

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Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Mercredi 11 janvier 2017
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