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Le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, a-t-il tout compris à Internet?

Chronique pour ceux qui ne comprennent rien (ou tout) à Internet

4 min
À retrouver dans l'émission

"C'est compliqué", comme dirait la chercheuse et spécialiste du numérique danah boyd...

Le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, a-t-il tout compris à Internet?
Le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, a-t-il tout compris à Internet? Crédits : Glenn Chapman - AFP

Je voudrais ce matin vous parler d'un tourment qui pourrait se résumer en une mésaventure qui m’est encore arrivée il y a quelques jours. J’avais fait ici même une chronique sur la blockchain, technologie manifestement prometteuse, mais compliquée, que j’avais tenté de résumer au plus clair. Quelques heures après, je croise dans les couloirs des collègues, dont un qui me dit : “ah ben dis donc, j’ai rien compris à ce que tu racontais ce matin, ton truc, là, je sais plus comment ça s’appelle, rien compris du tout.” Pris d’un élan renouvelé de pédagogie - et un peu vexé il faut l’avouer que mon effort de clarté n’ait pas été récompensé - je retente mon explication de la blockchain, avec d’autres mots et d’autres images. A peine ai-je commencé que je vois le regard de ce collègue partir dans le vide, ses hochements de tête n’obéissant plus du tout à la rythmique pourtant enthousiaste de ma démonstration, mais à la nécessité interne de sa rêverie qui n’était plus discrète. Quant aux deux collègues qui l’accompagnaient, l’un me regardait avec des yeux ronds et dit soudain “oh moi tous ces trucs, je trouve juste ça super flippant”, et l’autre cherchait désespérément un prétexte pour retourner à son bureau. Mais le coup de grâce fut donné par un quatrième collègue, qui passait par là et qui dit sur un ton badin “ah, vous aussi, il vous prend la tête avec la blockchain...” ces derniers mots se perdant dans le couloir qu’il parcourait d’un pas soudain accéléré.

Etre incompris, ce n'est pas très drôle

Voilà ma vie de chroniqueur numérique. A laquelle, il faudrait j’ajoute ma mère qui, quand je l’ai au téléphone commence systématiquement par “ah, j’ai beaucoup aimé l’autre jour quand tu as parlé de…. ah, c’était quoi encore ?.... ça parlait de…..” Et le pire peut-être, cet être étonnemment pervers qu’est François Angelier qui, chaque matin vers 7h10, quand il sort des “Petits Matins” d’Emilie Chaudet, passe par mon bureau et me dit avec un sourire : “alors ? quel secret sibyllin vas-tu nous révéler aujourd’hui ?” Voilà ma vie de chroniqueur numérique. Je sais bien que par les temps qui courent, il y a pire. Mais quand même, être incompris, ce n’est pas très drôle, certains en ont des livres entiers.

Donc, je voudrais ce matin mettre quelques choses au clair.

D’abord, je pense que vous pourriez tous autant que vous êtes faire un petit effort. Je suis fasciné par un réflexe consistant - alors que nous sommes en 2016, près de 50 ans après l‘invention d’Internet, 25 ans après l’invention du web, alors que nos vies se technologisent par bien des aspects, et les plus intimes parfois - je suis fasciné donc par un réflexe consistant donc à éteindre son intelligence à chaque fois que le mot “numérique” est prononcé. Bien évidemment, je me refuse à considérer que la faute puisse nous incomber à nous autres, qui trouvons cela important. Et même, je suis prêt à admettre que vous fassiez cet effort. Et qu’il reste des zones d’ombre.

Car, et c’est le deuxième point que je voulais mettre au clair, je crois qu’il faut se résoudre à ne pas tout comprendre. Moi-même, bien souvent, je ne comprends pas bien tout ce que je dis. Mais est-ce que pour autant je le reproche à quelqu’un ? Non.J’accepte ces zones d’incompréhension, au sein de mon propre cerveau. J’en viens à mon troisième point, le plus important sans doute.

Notre monde technologique est un millefeuille

Est-il possible de tout comprendre à Internet ? Et je pose là une question sérieuse. Depuis le temps que je fréquente les internetologues de tout poils, que je les interroge, les écoute, les lis, je suis frappé par une chose : je n’en ai trouvé aucun qui soit capable de tout m’expliquer. Il y a ceux qui connaissent très bien les infrastructures, mais ne savent pas paramétrer leur compte sur un réseau social, il y a les codeurs de génie qui n’ont aucune idée de l’histoire d’Internet, il y a les spécialistes de la gouvernance des réseaux qui ne comprennent rien à la sécurité, les philosophes du numérique qui n’ont aucune idée des questions qu’il pose au droit, etc. Notre monde technologique est un millefeuille où, pour y voir clair, il faudrait savoir manier le tournevis autant que le concept, être Heidegger et savoir climatiser un centre de données. Le numérique dépasse le “fait social total” dont parlait Nobert Elias quand il évoquait le football, c’est un aussi fait technique, technologique, économique, politique, jurdique, philosophique… Toutes ces couches étant insérées les unes dans les autres.

Et je crois qu’au lieu de le déplorer, il faut s’en réjouir. Personnellement, c’est ce que je fais. C’est quand j’aurais l’impression de tout comprendre que je m’inquiéterai.

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