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Capture d'écran du débat présidentiel

Comment le débat d'hier m'a fait aimer Internet à nouveau

4 min
À retrouver dans l'émission

Ou la faillite de la discussion politique.

Capture d'écran du débat présidentiel
Capture d'écran du débat présidentiel

Depuis presque 10 ans maintenant que je m’attelle à la compréhension d’Internet, je me suis retrouvé bien souvent à tenter d’atténuer les critiques qui surgissent de toute part à son égard. C’est parfois un exercice difficile, qui nécessite un peu de mauvaise foi. Mais depuis hier soir - et les 3 heures hallucinantes auxquelles nous avons assisté - ma tâche va être beaucoup plus facile. Et même, je peux le dire, ce débat a renouvelé mon amour des réseaux, comme lorsqu’un événement très triste de la vie ranime les charmes d’un vieil amour dont on avait oublié les beautés. Permettez-moi donc ce matin, de me livrer à un éloge paradoxal.

Que plus jamais, on ne me dise que sur Internet, on lit n’importe quoi. Hier soir, j’avais l’impression que le vrai était dans Facebook c’est dire.

Que plus jamais, on ne me dise qu’Internet est un lieu violent, lieu de haine, où chacun parle dans son coin, où personne ne s’écoute. Hier soir, j’ai eu l’impression que le forum de Jeuxvideos.com s'était transformé en monastère.

Que plus jamais, on ne me dise qu’Internet réduit tout à de l’invective en 140 caractères. Hier soir, j’ai eu l’impression que tous les gens qui twittaient s’étaient transformés en La Rochefoucauld, c’est dire.

C’est à la télévision qu’a eu lieu l’ubérisation du débat politique.

Que plus jamais, on ne me dise que c’est Internet qui a disrupté la vérité, qu’il est le lieu des fausses informations et autres faits alternatifs. Hier, ce lieu était un plateau de télévision. Et les décodeurs de tout poil se sont les ont arrachés, les poils, tant l’intensité de mensonges factuels dépassait en fréquence leur capacité de traitement. Et on a cru halluciner quand à 22h48, Marine Le Pen a dit qu’heureusement, des internautes allaient vérifier ce que disait son adversaire.

Que plus jamais, on ne me dise que c’est Internet qui cause la mort du journalisme. Hier, il n’y avait pas de journalistes. Et c’était à la télévision. Les téléspectateurs ont été seuls face à ceux qui aspirent à les diriger. Bref, c’est à la télévision qu’a eu lieu l’ubérisation du débat politique.

Que plus jamais, on ne me dise qu’Internet est le lieu où règne le rire narquois. Hier soir, ils étaient étonnants ces sourires des candidats. Il était étonnant cet usage de l’ironie et ce “vous faites rire les Français” de Marine Le Pen. Elles étaient bizarres ces blagues qui faisaient nouer les ventres. Hier soir, comme ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps, ce sont les réseaux qui m’ont déridé, et l'état du débat politique qui m’a crispé l’estomac.

Que plus jamais, on ne me dise qu’à cause du lien hypertexte, le web nous fait passer d’une chose à l’autre et nous détourne du sujet. Hier, on a vu une candidate à la présidence de la République faire de l’hypertexte tous les deux mots. Je n’ai jamais vu une page web où un mot sur deux était un lien. Le web a manifestement plus de persévérance que certains cerveaux.

Politique porn

Que plus jamais on ne me dise plus jamais que c’est Internet qui transforme tout en porn. Je fais référence au suffixe “porn” qu’on ajoute à d’autres mots pour désigner cette manière dont Internet jouit de montrer en gros plan certains éléments du monde manifestant ainsi une fascination qui peut peut aller jusqu’au dégoût : “foodporn” pour les photos de nourriture en gros plan, “skyporn” pour les innombrables photos de ciels sur Instagram. Eh bien, hier soir, personne n’a eu besoin d’Internet pour que se fabrique de la politique porn, de la politique en gros plan, outrée - avec la gêne dégoûtée que provoque ce type de spectacle.

Que plus jamais, on ne me dise qu’Internet nous éloigne du réel. Hier soir, il s’est passé une chose étrange, l’irréel était dans cette discussion entre deux personnes physiques qui étaient face à face. Hier soir, on a eu l’impression que le pire des réseaux avait fait irruption dans la vie, et que, débarrassés de ce pire, la mesure était dans les réseaux. Hier soir, on s’est rappelé qu’on avait déjà assisté à un tel phénomène, c’était quand les Etats-Unis ont choisi d’élire un troll. Quand il sort des réseaux, le troll cesse d’être rigolo.

Que plus jamais on ne s’inquiète de ce que ce que les réseaux feront à notre jeunesse. On y a pensé quand Laurence De Cock, professeure d’histoire-géographie et chercheuse posta ce tweet : “Alors 1 petit message pour mes lycéen.ne.s cette fois: vous voyez quand on parle de débat en Enseignement Moral et Civique ? Ben c'est exactement le contraire de ça.” Hier soir, Internet était moral. Quand j’ai éteint ma télévision hier et me suis promené dans les réseaux, je m’y suis presque senti bien. Et ça, j’avoue que je ne m’y attendais pas.

Chroniques
8H45
4 min
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Le Journal de la culture : Jeudi 4 mai 2017
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