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Une queue devant un magasin Apple au Japon

Comment les machines jouent de notre irrationalité

4 min
À retrouver dans l'émission

Le monde merveilleux des interfaces qui nous trompent, ou nous illusionnent.

Une queue devant un magasin Apple au Japon
Une queue devant un magasin Apple au Japon Crédits : david mareuil / ANADOLU AGENCY - AFP

Les travaux de l'économiste Robert Shiller arrivent à la conclusion que ce n’est pas une vision rationnelle de l’avenir qui permet d’expliquer les décisions humaines en matière d'économie. Mon premier réflexe a donc été de me demander s’il y avait un seul truc dans la vie que l’on faisait en vertu d’une vision rationnelle de l’avenir. Est-ce une vision rationnelle de l’avenir qui nous pousse à faire des enfants, à aller travailler, à tomber amoureux ? Je ne crois pas. Mais l’espace qui m’est alloué ici se limitant au numérique - et pas à la métaphysique générale, ce qui je pense est dommage pour l’auditeur -, je me suis demandé s’il y avait dans notre vie numérique une sorte de main invisible qui nous amenait à prendre des décisions irrationnelles. Or il y en une qui se loge dans le monde merveilleux des interfaces, c’est-à-dire dans ce qui se trouve entre la machine et nous, la manière dont nous apparaît l’information sur l’écran, dont elle est mise en scène, dans ce qui nous est permis de faire ou pas etc. Or, dans le monde des interface, cette main invisible est incarnée notamment dans un couple infernal : le “persuasive design” et les “dark patterns”. Couple infernal parce que si d’un côté le “persuasive design” (ou design persuasif) consiste à créer des interfaces qui guident la décision, et si de l’autre les dark patterns (qu’on pourrait traduire par “les outils de l’ombre) visent à vous tromper, la ligne de partage entre les deux n’est pas toujours très claire. En quoi cela consiste-t-il ? Le design persuasif va jouer de processus cognitifs bien identifiés comme l’incitation (c’est-à-dire du fait que d’autres ont acheté ce produit, qu’ils l’ont aimé, qu’ils l’ont commenté et pour ce faire, la page va être remplie d’étoiles, de chiffres de partage), il va créer des effets de rareté (par exemple en vous disant qu’il ne reste plus qu’un exemplaire disponible du livre dont vous consultez la notice, en vous disant qu’il vous reste 2 heures pour profiter d’une offre, ou qu’il ne reste plus que 3 places dans le train dont vous regardez les tarifs), le design persuasif va créer des offres différenciées qui vont de pas cher du tout (ce qui est suspect) à très chère (ce qui est excessif) pour que vous cliquiez sur l’offre moyenne. Les dark patterns, c’est la part sombre, ce sont les boutons qui vous mènent ailleurs, ce sont les fausses réductions ou même ce qu’on appelle l’ “IP tracking”, si difficile à identifier et contrer, et qui consiste à identifier l’ordinateur qui se connecte à un site de réservation de billets d’avion, et à faire augmenter le prix des billets à chaque nouvelle consultation, pour pousser l’internaute à acheter vite.

Tout ça, ce n’est que l’adaptation à l’univers numérique de vieilles méthodes qui, pour certaines d’entre elles, ont été appliquées depuis longtemps, dans les supermarchés par exemple. On le sait.

Mais il existe des processus beaucoup plus subtiles, et beaucoup plus intéressants. Prenez une expérience commune. Vous entrez un identifiant et un mot de passe sur Facebook, ou vous entrez vos coordonnées bancaires pour faire un achat, vous cliquez et là, vous devez attendre quelques secondes avant que l’achat ne soit confirmé, ou avant d’être identifié. Pourquoi ? Pas du tout pour des raisons techniques. Techniquement, ces opérations prennent quelques millisecondes. Si vous attendez, c’est parce que les interfaces sont fabriquées pour que vous attendiez. Et pourquoi ? Pour que vous ne soyez pas effrayés par la vitesse, pour que vous soyez bien certain que ces opérations sont effectuées sérieusement. Les entreprises qui y ont recours sont très nombreuses et appellent ça “l’attente artificielle” ou “l’illusion du travail” .

On pourrait avoir de cela une vision un peu complotiste, considérant que si cela ne vise pas à nous tromper, cela vise au moins à nous faire accepter les machines, leur extraordinaire vitesse, qui est si troublante. Ou alors, on pourrait plonger en nous-mêmes et considérer le nombre de fois où, attablé à un café face à une copine qui nous demandait s’il fallait qu’elle quitte son amoureux, on a fait semblant de réfléchir profondément alors que notre cerveau avait répondu en un dixième de secondes (mais “largue-le ce gros naze”). On appelle ça la courtoisie, la considération ou l’hypocrisie. Pourquoi les machines devraient-elles en être dénuées ?

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