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Ke Jie contre Alphago, en mai dernier

Comment on résout la quatrième faille narcissique de l'humanité

6 min
À retrouver dans l'émission

Quand Alphago bat le champion du monde de Go.

Ke Jie contre Alphago, en mai dernier
Ke Jie contre Alphago, en mai dernier Crédits : Stringer / Imaginechina - AFP

20 ans après la défaite définitive de l’homme face à la machine aux échecs - Deep Blue contre Kasparov, 1997 - on est en train de vivre une nouvelle défaite définitive de l’homme face à la machine - mais cette fois-ci dans un jeu qu’on disait si complexe, si humain, qu’il devrait rester encore quelque temps notre prérogative : le jeu de Go. Ainsi, en mars 2016, Alphago, programme développé par Deepmind, entreprise possédée par Google, battait un champion de Go, le Coréen Lee Se-dol sur le score de 4 parties à 1. Ce fut un petit tremblement de terre. Mais Lee Se-dol n’était pas le meilleur. Il fallait donc renouveler l’expérience, ce qui fut fait le mois dernier en organisant une rencontre entre Alphago et le numéro un mondial, un Chinois du nom de Ke Jie.

Ce match eut donc lieu il y a un mois à Wuzhen, ville côtière de la Chine orientale. Tout le pays frétillait de cette revanche possible. Ke Jie, nouvelle superstar du Go, est né il y a 20 ans, en 1997, année de la rétrocession de Hong Kong à la Chine (mais aussi de la victoire de Deep Blue sur Kasparov, il aurait dû se méfier…). Il avait battu plusieurs fois Lee Se-dol et l’avait annoncé après la première partie perdue par le Coréen : lui ne se laisserait pas vaincre par la machine. Mais, voyant ensuite le brillants coups d’Alphago, il s’était rétracté, prétextant que la machine allait lui voler son style de jeu (la particularité technique d’Alphago est de ne pas faire de calculs de probabilités comme Deepblue aux échecs, mais d’apprendre en jouant). La première rencontre a lieu le mardi 23 mai. Et là étonnement général, Ke Jie s’inspire de tactiques qu’il a vues employées par la machine dans des parties précédentes et résiste. Mais pas suffisamment. Il est battu d’un demi point, la marge la plus faible. La revanche doit avoir lieu deux jours plus tard, elle est prometteuse, on peut encore espérer. Tout le monde frétille encore plus. Sauf que là, coup de théâtre : le gouvernement chinois décide d’interdire la diffusion de la rencontre aux sites internet (pas seulement la diffusion d’ailleurs, mais toute information concernant l’évolution de la partie). Sans donner d’explication. Et c’est là où ça devient vraiment intéressant : pourquoi une telle censure ? Plusieurs hypothèses concourent. 1. La Chine se veut de plus en plus la rivale des Etats-Unis en matière d’intelligence artificielle, il serait de mauvais aloi qu’Aplphago fasse la démonstration de son avance (même si, à proprement parler, Deepmind qui développe Alphago, est une société britannique, mais ça n’est pas mieux étant donné l’histoire compliquée des rapports entre la Chine et l’Empire Britannique) 2. DeepMind est aujourd’hui propriété de Google, or on sait que les rapports entre Google et la Chine sont aussi très compliqués. En 2010 Google refusant de se plier aux exigences du gouvernement chinois, a cessé ses activités en Chine et YouTube, propriété de Google est depuis bloqué dans le pays. Le pied de nez consistant à voir Google battre au Go un Chinois en Chine serait un peu gros. 3. Tout se mêlerait dans une sorte de patriotisme technico-culturel, c’est l’hypothèse de Clay Shirky grand connaisseur du numérique et enseignant à la New York University de Shanghai : “tout ce qui démontre qu’une particularité chinoise a été ramenée au rang de problème d’intelligence artificielle que Google résout mieux que n’importe quelle autre entreprise [...] menace cette particularité culturelle”. Evidemment, on peut le comprendre, eu égard à l’extrême intrication du Go avec la culture chinoise. C’est en Chine qu’il a été inventé il y a 3 000 ans à peu près. Dès le deuxième siècle de notre ère et jusqu’au 19e siècle, il fait partie des “quatre arts du lettré” (avec la peinture, la musique et la calligraphie). Donc oui, même s’il a fait un détour par le Japon et la Corée, le Go est bien au centre de la culture chinoise.

Désir de savoir ou crainte de savoir ?

Bien sûr, on pourrait sourire de cette censure car il y a fort à parier que nombre Chinois ont été informés du résultat final. Mais il me semble que ce qu’illustre cette décision dépasse largement les particularités culturelles chinoises. Les Chinois ont tranché à leur manière un peu radicale une dialectique complexe dans laquelle l’humanité est engagée depuis longtemps. Celle qui consiste à balancer entre le désir de savoir et la crainte de savoir. Car après tout, ce qui se joue avec l’intelligence artificielle relève de ce que le philosophe Mark Alizart appelle la “quatrième faille narcissique de l’humanité”. La première fut d’apprendre avec Galilée que nous n’étions pas au centre de l’univers. La deuxième d’apprendre avec Darwin que nous n’étions que des animaux évolués. La troisième d’apprendre avec Freud que nous ne maîtrisions pas notre âme. Aujourd’hui, nous apprenons avec l’intelligence artificielle que des machines peuvent nous dépasser intellectuellement. Or, dans ce cas, le déni est une attitude historique. Et la réaction des Chinois ne fait que rejouer en miroir celle que l’on prête à l’épouse de l’évêque de Worcester quand on lui expliqua en 1860 les thèses toutes nouvelles de Darwin “S’il est vrai que l’homme descend du singe, pourvu que cela ne se sache pas.” Et vous ? Voulez-vous vraiment connaître le résultat du deuxième match entre Ke Jie et Alphago ?

Couverture du livre de Mark Alizart
Couverture du livre de Mark Alizart
Chroniques
8H45
6 min
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Le Journal de la culture : Mardi 27 juin 2017
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