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Soirée fétichiste

Comment Spinoza m'amène à donner mon salaire à une dominatrice

4 min
À retrouver dans l'émission

On voulait faire une analyse philosophique d'Internet, et puis....

Soirée fétichiste
Soirée fétichiste Crédits : http://www.vice.com/read/financial-domination-is-a-very-expensive-fetish - AFP

En hommage au philosophe Frédéric Lordon, invité des Matins, ma première intention était de voir quel bénéfice intellectuel nous aurions à regarder Internet avec les lunettes de Spinoza (attention, il y a une blague cachée dans cette phrase….). Comme ma lecture de Spinoza date un peu (et demeure assez lacunaire il faut le reconnaître), j’ai appelé un ami très très spinoziste, et lui ai juste lâché ces deux mots : “Spinoza Internet”. D’abord, il a beaucoup ri. Puis il a réfléchi. Et il m’a dit : “au fond, on pourrait se demander si Internet n’est pas proche de la manière dont Spinoza définit l’esprit, comme un automate spirituel. Pour Spinoza, tu vois, une pensée s’engendre elle-même, sans objet. Tout s’enchaîne nécessairement, comme dans un automate. Tout cela produit nécessairement des idées inadéquates, mais chez Spinoza, il y a toujours la possibilité d’une idée vraie - ou idée adéquate - à laquelle on peut remonter. L’enjeu, c’est de remonter à l’idée vraie mutilée au milieu des idées inadéquates. Ca pourrait être ça une lecture spinoziste d’Internet… poser la question : où sont les idées vraies dans Internet ?”

J’en étais là, à chercher les idées adéquates dans Internet quand les hasards de la vie m’ont porté dans une direction inattendue. En effet, un autre ami, moins spinoziste, se met à me raconter les derniers jeux sexuels qu’il a découverts sur Internet ; et au milieu de quelques cochonneries qu’il me décrit (et que je vous détaillerai un jour), il me dit que sur le site où il se rend pour s’y livrer, il y a un espace réservé aux fétichistes de - je cite - la “domination financière”. ““La domination financière” ? Mais qu’est-ce que c’est ?”, lui demandé-je soudain plus du tout spinoziste “J’en sais rien, me répond-t-il, la chatroom est toujours vide”. De retour chez moi, ayant le choix entre lire le “Traité théologico-politique” et comprendre ce que c’est que “la domination financière”, je n’ai pas hésité très longtemps, et voici ce que j’ai découvert.

La domination financière est un fétichisme qui se joue - comme son nom l’indique - autour de l’argent. Le principe est simple : le soumis - qu’on appelle le “porc qui paie” dans le langage fétichiste - verse de l’argent à la dominatrice (ou au dominateur, la pratique traverse les sexualités). Ca peut être un peu d’argent (quelques dizaines d’euros par semaines, comme chez les psy, je ne sais pas pourquoi cette référence m’est venue à l’esprit) mais ça peut être beaucoup plus. Comment ça marche ? Il y a selon une dominatrice interrogée par le magazine Vice deux mécanismes principaux. Le plus simple, c’est celui où la dominatrice lance des défis au soumis qui, s’il ne les relève pas, doit payer. Mais un autre mécanisme me semble beaucoup plus intéressant : le soumis dit absolument tout de ses revenus et dépenses à la dominatrice qui lui établit un budget qu’il doit respecter à la lettre. Et elle joue ensuite avec ce budget, obligeant le soumis aux restrictions le plus sévères. Et ça peut manifestement aller très loin. Certains ne gardent qu’un peu d’argent pour leurs besoins élémentaires et versent le reste à leur dominatrice (un PDG raconte à Vice, qu’il lui arrive parfois de se priver de manger pour donner plus d’argent à sa dominatrice). Tout ça se fait sur des sites spécialisés, le plus souvent par webcams, où le soumis vient prendre régulièrement ses ordres.

Et là, alors que je rêvais à ce fétichisme ignoré, Spinoza est revenu en force. Car la première conclusion que l’on pourrait tirer de tout ça a été magnifiquement synthétisé dès le début des années 90 par Marx and Robert Lopez :

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“Internet est fait pour le porno”, C’est la conclusion morale, visant à faire de l’Internet le compagnon de toutes nos déviances. Mais ça n’est pas tout à fait vrai. Car l’extraordinaire d’Internet n’est pas de produire des passions - la domination financière a sans aucun doute préexisté à Internet - mais de tout documenter. De documenter toutes nos passions, qui sont pour Spinoza des idées inadéquates. Les plus folles, les plus noires, les plus belles. Elles sont là, à portée de clics, toutes celles qu’on aurait pu imaginer, et toutes celles auxquelles on n’aurait jamais pensé. La question est : que fait-on de cette bibliothèque des passions humaines - de ce répertoire des idées inadéquates ? Comment elles pourraient augmenter notre puissance d’agir ? Je ne sais pas. Je vais aller verser tout mon salaire à Domina et je vous dirai demain.

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