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Reconstitution effectuée dans le cadre de l'enquête sur la mort de Grégory Villemin

De Grégory à l'archéologie : comment les technologies sont conservatrices

5 min
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Et regardent derrière plus que devant.

Reconstitution effectuée dans le cadre de l'enquête sur la mort de Grégory Villemin
Reconstitution effectuée dans le cadre de l'enquête sur la mort de Grégory Villemin Crédits : PATRICK HERTZOG / AFP - AFP

Partons d’un fait divers et l’un des plus retentissants et des plus troublants que la France ait connu : le meurtre du petit Grégory. Vous avez sans doute suivi l'audition de deux membres de la famille, 27 ans après les faits. Peut-être avez-vous entendu aussi que cela avait été permis notamment par un logiciel utilisé par la Gendarmerie, un logiciel d’aide à l’enquête criminelle qui porte le nom d’ANACRIM (ou aussi ANB). Ce logiciel, qui appartient aujourd’hui par IBM est utilisé depuis une dizaine d’années par la gendarmerie, qui compte du personnel spécialement formé à son usage. L’idée principale est suppléer l’incapacité de l’être humain à mémoriser, assimiler et mettre en lien un trop grand nombre d’informations. Ainsi d’un dossier judiciaire qui compte des milliers pages, met en cause de nombreuses personnes, qui donnent des versions différentes de même faits (et des versions qui changent). Une fois la lecture terminée, le début est oublié. Anacrim - reposant sur la théories des graphes - permet d’entrer des données, de les visualiser, et de pointer l’attention sur un temps, un lieu ou une personne, de faire apparaître des liens, des incohérences ou des contradictions. C’est donc, le Big data au service de l’enquête.

Et il semblerait que la dernière version d’ANACRIM ait permis de pointer de nouvelles contradictions, de nouvelles relations, et donc de préparer des auditions qui permettront, les enquêteurs l’espèrent, de confondre les coupables et d’élucider enfin le crime. Bien sûr les gendarmes le répètent à foison : ANACRIM ne résout aucune affaire sans l’intelligence humaine, celle qui sélectionne et classe les données, mais aussi celle qui choisit de faire travailler la machine sur tel ou tel type d’aspect de l’affaire.

Pourquoi parler de cela ce matin, dans une matinale consacrée à l’archéologie ? Bon, il y a sans doute une analogie concernant la recherche de traces et leur interprétation qui fait que l’on fantasme l’archéologie comme une sorte d’enquête policière. La fiction a largement puisé dans cette analogie (et pas seulement la fiction, la “forensic archeology” existe et il arrive que des archéologues travaillent collaborent à des enquêtes criminelles). Et évidemment la part que prennent les technologies contemporaines dans ce travail a de quoi fasciner (j’ai découvert par exemple que des chercheurs travaillent à la fabrication d’un internet sous-marin - c’est difficile d’installer du wifi sous la mer - pour que les sous-marins autonomes aujourd’hui utilisées pour les fouilles subaquatiques puissent se coordonner, comparer leurs données entre eux et à des bases de données hébergées sur la terre, c’est assez fou….) Mais il y a me semble-t-il quelque chose de plus profond, et qui tient au rapport au passé. Très étrangement, alors que l’on fantasme beaucoup l’aptitude des technologies à anticiper - et ceci dans tous les champs (la justice, la police, le marketing, le transport, le climat, la politique…) - on est beaucoup moins disert sur la manière dont elles sont un outil extraordinaire de reconstitution du passé. Bien sûr, on parle de reconstitution 3D de sites archéologiques disparus, parce que c’est spectaculaire. Mais il faudrait relier cela à toutes sortes de phénomènes technologiques plus discrets, mais non moins signifiants : les micro-scanners qui changent le travail sur les restes humains les plus anciens (et participent au bouleversement des chronologies établies), la numérisation de documents que personne ne pouvait voir, et même, il faudrait évoquer la possibilité donnée à chacun de faire analyser son ADN et de voir où puisent ses origines, à la possibilité aussi d’une archéologie récente et nouvelle (celle des médias, par le dépôt légal du web à la Bibliothèque Nationale de France, ou celle de la conversation sur Twitter, archivée par la Bibliothèque du Congrès à Washington ou celle de nous-mêmes dans Facebook). Tout est très épars, et divers, mais il y a un point commun (auquel participe à sa manière le logiciel ANACRIM en étant utilisé dans ce qu’on appelle les “cold cases”) : les technologies les plus avancées nous permettent de reculer. Et plus elles sont avancées, plus elles nous permettent de reculer loin, et précisément. C’est quand même très étrange, assez paradoxal, et finalement très beau que mieux que de nous aider à nous projeter dans un avenir qu’elles participent à rendre incertain (avec les biotechnologies, l’intelligence artificielle), elles nous projettent dans le passé et nous le rendent présent comme il ne l’a jamais été. Et voilà donc je crois pouvoir affirmer avec quelques certitude que les technologies numériques ne sont pas seulement futuristes, mais aussi, plus sûrement et dans tous les sens du terme, conservatrices.

Chroniques

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Le Journal de la culture : Vendredi 16 juin 2017
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