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Plan des pistes du Val Cenis

De la belle inexactitude des plans de pistes de ski

4 min
À retrouver dans l'émission

Un exemple d'alliance entre l'ordinateur et l'artisanat.

Plan des pistes du Val Cenis
Plan des pistes du Val Cenis Crédits : Pierre Novat

Certains d’entre vous ont eu la chance, ou auront la chance, d’aller cet hiver à la montagne pour y faire du ski (peut-être même ce week-end). Arrivés à la station de leur choix, ils se procureront un plan des pistes. Vous êtes-vous déjà demandé comment étaient fabriqués ces plans de pistes qui arrivent à faire apparaître sur une page un nombre de pistes aussi considérable, avec une esthétique qui donne le sentiment que chaque piste est belle, désirable ? Pendant longtemps, c’est un homme qui a imposé son style à nombre des plans de pistes en France - il les a dessinés pour des dizaines de stations : Pierre Novat. Pierre Novat est mort il y a 20 ans, en 1997, mais ses enfants Arthur et Frédérique ont longtemps perpétué la tradition familiale. En quoi consistait le génie de Pierre Novat ? A faire de l’entremêlement des pistes dans un station un entrelacs non seulement lisible, mais surtout attirant. On parle de “la capacité offerte au skieur de se projeter dans le domaine skiable”, ce que je trouve une assez belle image. On estime l’art de Pierre Novat tellement important que ses plans de pistes ont donné lieu à une exposition qui s’est terminée à Grenoble il y a quelques jours. Et un livre, publié par les éditions Glénat.

Pourquoi je vous en parle, qu’est-ce que cela a à voir avec nos vies numériques ? A priori rien, et c’est ça qui est beau. Pierre Novat faisait ça comme un artisan, à base de cartes IGN, de photos prises d’hélicoptère, avec du papier, de la gouache, du crayon et de l’aérographe (très utiles pour les ombres sur la neige)… Mais pas de logiciels qui auraient pu fournir une représentation plus exacte. Car l’exactitude n’est pas le souci principal dans la méthode Novat. Dans un vieux reportage, il disait explicitement qu’il trichait pas mal, qu’il déformait. Pour que tout entre dans le plan, mais surtout parce que le but est moins une représentation de la réalité que de l’image que veut donner la station (boisée et familiale, ou alors plus sportive…).Comme l’écrit une revue de géographie : “Novat s’inscrit dans un rapport très personnel au réalisme : à première vue, il semble tendre vers une forme d’hyperréalisme dans la représentation de la montagne, mais ses panoramas ne sont rendus possibles que par des distorsions permanentes des distances, des directions, des hauteurs et des profondeurs de champ. Ainsi la place donnée aux premiers plans et aux arrière-plans est très caractéristique de cet art qui exagère la profondeur de champ pour mieux faire ressortir le domaine skiable au centre de la composition.”Magnifique, non ?

Mais le temps a passé et des entreprises proposent des représentations fabriquées à l’aide d’outils numériques. Le terrain est modélisé avec des données cartographiques. La maquette virtuelle de la station est manipulée de telle manière à ce que l’ensemble du domaine soit visible. Comme l’explique Kaliblue - l’une de ces entreprises installées à Meylan, près de Grenoble “Le résultat obtenu permet de garantir l’exactitude de la représentation du relief (les distances, les dénivelées), et le respect de tous les détails issus de la cartographie de base (généralement une photogrammétrie au 1/5000ème).” On est très loin de la méthode Novat. Le résultat est plus exacte, un peu plus froid aussi.

Que ce soit bien clair. Mon propos n’est pas de célébrer l’artisanat à l’ancienne contre l’exactitude froide du numérique.D’opposer l’exactitude du numérique à l’artistique tromperie de la main. Et d’ailleurs, j’ai appelé Arthur Novat, le fils de Pierre Novat. Et là, truc incroyable. Non seulement il m’a expliqué que depuis le milieu des années 90, il avait utilisé des logiciels de retouche d’image pour ajouter au fond de plan de son père les modifications apportées par les stations dans leur domaine skiable, sans pourtant que cela aide vraiment à aller aussi vite que ne l’exige les clients qui veulent aujourd’hui que les plans soient modifiés aussi vite que change le paysage des stations. Mais Arthur Novat m’a dit autre chose. Il m’a raconté qu’il avait intégré un laboratoire de l‘Université de Grenoble et qu’entouré d’une historienne , d’une cognitiviste, d’ingénieurs en informatiques, d’un spécialiste de la modélisation 3D non réaliste, il s’était donné un but : modéliser l’art de Pierre Novat. Faire en sorte que les ordinateurs puissent produire, avec la vitesse et la souplesse du numérique, des cartes aussi inexactes, mais aussi belles et désirables que celle de Pierre Novat. Et voilà comment les ordinateurs pourraient un jour aider à restituer une manière de représenter la montagne qui s’abstraie du réalisme pour y projeter nos désirs de hauteurs.

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