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Arrivée de William Penn sur le sol américain

Déclaration d'amour à une page Wikipédia

3 min
À retrouver dans l'émission

La page "des langues ayant disparu" est une triste merveille.

Arrivée de William Penn sur le sol américain
Arrivée de William Penn sur le sol américain Crédits : Ann Ronan Picture Library / Photo12 - AFP

Je voudrais ce matin dire mon amour à une page Wikipédia. Elle s’intitule - je traduis - “liste des langues par ordre de disparition”. En gros, il s’agit d’une page qui liste les langues ayant disparu, la plus récemment récemment disparue se trouvant en tête de liste. Si vous y allez aujourd’hui, vous verrez que la dernière langue qui a disparu est le Wishita, c’était le 30 août dernier, quand est morte une dame du nom de Doris MacLemore.

Parce qu’évidemment, les langues disparaissent quand meure leur dernier locuteur. Et parmi les 6000 langues que l’Unesco considère comme en danger, une bonne part d’entre elles ne sont plus parlées que par quelques personnes. Et donc, malgré les initiatives mises en place pour les conserver, au moins les documenter, des langues meurent, tout le temps, avec la dernière personne qui les parlent. En février dernier, la page Wikipédia indique que ce fut le tour du Nuchatlaht, un dialecte du Nuu-chah-nulth, lui-même appartenant à la famille du Wakashan, et qui n’était plus parlé que par un habitant de la Colombie Britannique du nom de Alban Michael. Et on peut même remarquer qu’il y a de mauvaises années pour les langues. La page relève par exemple qu’autour de l’année 2009 (la datation est parfois un peu vague) ont disparu : 3 dialectes de l’Andamenese en Inde, le Nyaweigi en Australie, 2 dialectes tupi au Brésil, l’Aribwatsa en Papouasie Nouvelle Guinnée, le Lelak en Malaisie, le Papora-Hoanya à Taïwan.

Vous vous dites sûrement qu’il s’agit d’un passe-temps morbide que de guetter la disparition d’une langue qui est aussi la disparition d’une culture, d’une manière de dire et de se représenter le monde. Mais pas du tout.

D’abord parce que cette variété extraordinaire - et totalement ignorée - de toutes ces langues qui disparaissent, renvoie à toutes celles qui sont encore parlées. Puisque toujours j’apprends qu’une langue a existé en constatant sa mort, je pense à toutes celles que je ne connais pas, et ça me met en joie (un peu compliqué à expliquer comme sensation…) Ensuite parce que cette page - même si elle est sans doute incomplète, et passe sous silence la question complexe de savoir ce qu’est une langue - permet d’acquérir tout un tas de connaissances qui vous donnent la possibilité ne pas du tout briller dans les dîners en ville, sauf si vous dînez avec Claude Hagège, en distillant l’air de rien de petits savoirs inutiles comme : quelle est la dernière langue à avoir disparu en France ? Un dialecte basque, c’était en 1991. J’aime cette page parce qu’on y constate à quelle vitesse disparaissent les langues des natifs-américains (il y a peut être un effet de centre qui fait que la disparition d’une langue native-américaine est plus facilement répertoriée que celle d’une tribu Hmong), mais dans tous les cas, on y observe qu’aujourd’hui encore, l’extermination des indiens - point aveugle de la mémoire américaine - continue de produire ses effets.

Mais surtout, j’aime cette page, parce que parfois, le dernier locuteur fait l’objet d’une fiche wikipédia. Alors, c’est extraordinaire. Où d’autres que dans Wikipédia vous pouvez trouver la photo d’une vieille dame du nom de Hazel Sampson, posant au soleil avec un chapeau et une veste de survêtement, comme toute vieille américaine, sauf qu’elle est morte à cent trois ans, dans l’Etat de Washington et qu’elle était la dernière humaine à parler le Kallam, langue de la tribu des Kallam ? Ou alors la photo de Madame Boa, née et morte en Inde, qui a échappé à l’épidémie que les Anglais avait rapporté et qui a décimé sa tribu, à l’occupation japonaise pendant la 2ème guerre mondiale, au tremblement de terre de 2004 et est morte en 2010 en emportant avec elle la langue Aka Bo qu’elle était la dernière à parler.

Et la chose merveilleuse, c’est que parfois, vous pouvez les entendre ces langues perdues. Internet, ce lieu tant fustigé pour imposer les langues dominantes se transforme en une sorte de Babel, où, pourvu qu’on veuille les écouter, peuvent surgir des langues mortes, des langues presque mortes, des langues qui n’ont pas d’écriture, et les vies de ceux qui les parlent ou les ont parlées. Ecoutons donc quelques phrases de wishita, langue de l’Oklahoma qui, depuis le 30 août donc, n’existe plus que dans la mémoire des réseaux.

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