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Bulle

Dimanche soir, ma bulle (de filtres) sur Facebook a éclaté

5 min
À retrouver dans l'émission

Ou comment les discussions sur l'abstention laissent présager de ce qui nous attend.

Bulle
Bulle Crédits : Ralf Hirschberger / dpa / AFP - AFP

On a beaucoup parlé ces derniers mois - à propos de tous ces démocrates américains qui s’informant sur les réseaux et discutant avec leurs “amis” Facebook n’avaient pas vu monter la vague trumpiste - de la bulle de filtres, plus connue sous son nom anglais “filter bubble”. La notion est ancienne, elle date de 2011. On la doit à un entrepreneur et militant de l’internet américain du nom d’Elie Pariser qui dans un livre éponyme remarquait déjà une tendance de l’Internet à nous enfermer dans l’entre-soi. C’était assez visionnaire car en 6 ans, cette tendance s’est renforcée : réponses aux requêtes dans Google, organisation des actualités qui nous arrivent sur Facebook etc. le web nous enveloppe plus qu’il ne faisait à ses débuts, c’est une réalité algorithmique. Certes, le volume et les effets de cette bulle sont discutés, on s’en est fait l’échos plusieurs fois ici. Ils sont discutées par ceux qui disent que l’enveloppement n’est pas si flagrant que ça, ceux qui disent qu’il n’est pas supérieur à celui de la vie physique, ceux qui font appel à notre libre-arbitre (ça ne tient qu’à nous de sortir de la bulle). Mais qu’il y ait une bulle, pas grand monde ne le nie.

Et pourtant, à l’occasion de cet entre-deux-tours, j’ai l’impression d’assister à un phénomène inédit : ma bulle se déchire. Pour le dire autrement, et m’en tenir à Facebook, mon fil n’est plus qu’une gigantesque controverse autour de la question de l’abstention. Mais ce qui est passionnant - et qui donne cette impression de déchirement - c’est que dans les arguments avancés par les uns et les autres ne correspondent à aucune logique prédéfinie. Pas de partage clair entre gens très à gauche, gens moins à gauche, et gens de droite. Pas de partage clairs entre croyant au vote et pas croyant au vote (certains n’iront pas voter parce qu’ils accordent pas de poids au vote, d’autres iront voter parce qu’ils n’accordent pas de poids au vote). Et, phénomène encore plus étrange, les lignes bougent selon les jours (hier, par exemple, une amie ayant déclarée dimanche soir qu’elle s’abstiendrait mordicus a soudain annoncé que finalement elle voterait Emmanuel Macron, étant donné la catastrophe qu’étaient les premiers jours de cette nouvelle campagne (j’aime beaucoup l’idée du vote déclenché par la campagne catastrophique). Bref, j’ai l’impression qu’aucun outil d’analyse objectif me permet de définir des catégories identifiables. Bien sûr, cela rappelle un peu les débats autour du référendum sur le traité européen en 2005. Mais c’était avant les réseaux sociaux, les déchirements avaient lieu en privé. Là ils s’étalent, s’engendrent, enjoignent à un positionnement dans cette zone mi-privée mi-publique qui caractérise Facebook.

Bien sûr, j’ai conscience qu’il y a un biais : je ne vois discuter que mes “amis” Facebook, et les “amis” des “amis”. Sans doute partagent-ils un même intérêt pour la politique, le fait ne pas vouloir du Front National (ou ceux-là se taisent). Mais quand même, j’ai près de 3000 “amis” qui en ont eux-mêmes des centaines, ça commence à faire du monde. Donc, malgré les biais évidents, l’éclatement de ma bulle n’est pas sans signification.

Quelle conclusion en tirer ?

D’abord, le fait même qu’on puisse discuter avec une large audience crée des tensions mais oblige à la réflexivité. Je le constate avec étonnement : jamais mon fil n’a été aussi intéressant. Ensuite, j’ai l’impression d’assister à la manifestation que, pour toute un partie de la population, la décision du vote est devenue une question formidablement individuelle. Comme s’il y avait une sorte de corrélation étrange entre la désintermédiation produite par le numérique (et qui renvoie l’individu à lui-même), le refus de Jean-Luc Mélenchon de donner toute indication sur le vote, et la proposition politique d’Emmanuel Macron - dont on ne sait pas bien où il est - et qui invite à des prises de position au cas par cas et dont on peut supposer que s’il est élu, elles susciteront des adhésions et des résistances ad hoc, qui se composeront et décomposeront au gré des sujets abordés.

Bref, ma bulle a éclaté, et j’ai le sentiment que ce n’est pas une anecdote, mais que ça pourrait devenir un état permanent, dont les réseaux sociaux pourraient se faire à la fois le reflet et l’agent. Je pense donc qu’il y a un lien profond entre ce qui se passe sur ma page Facebook et un état politique plus général. Et comme je ne suis sans doute pas le seul à le constater je me pose une question : est-ce que c’est bien que les bulles éclatent ?

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