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Une lettre (A Letter) - Peinture de Klavdi Petrovich Stepanov (1854-1910).

Eloge d'une technique de drague inédite, le "faux fail"

4 min
À retrouver dans l'émission

Ou le renouvellement d'une très vieille stratégie amoureuse, adaptée à nos outils.

Une lettre (A Letter) - Peinture de Klavdi Petrovich Stepanov (1854-1910).
Une lettre (A Letter) - Peinture de Klavdi Petrovich Stepanov (1854-1910). Crédits : Leemage - AFP

Mardi dernier, vous m’avez accusé, Guillaume, de prétexter d’Internet pour ne parler que de sexe. Et bien, saisi par l’injustice de ce reproche et désireux de rétablir la vérité, ce matin, je vous parlerai de drague.

A l’origine, le récit d’une amie (je précise juste, à des fins de clarification épistémologique, que si aussi souvent je me réfère à des récits amicaux, ce n’est pas seulement par paresse et étroitesse de vue, c’est aussi parce qu’en matière numérique, les usages changent beaucoup et vite, que nombre de ces usages passent sous les radars de la recherche scientifique, ou alors il faut attendre longtemps pour qu’ils soient étudiés - ce qui pose des problèmes au journaliste qui vit dans une temporalité plus réduite - et que l’on se trouve à n’avoir pour seul recours que l’observation de ce qui se passe autour de soi et les récits de première ou seconde main, avec tous les biais que cela induit, et que la sociologie a identifiés depuis bien longtemps. Voilà pour cette clarification qu’il me semblait nécessaire de faire ici). Revenons au récit. Cette amie m’explique qu’un homme essaie de la séduire. Comme ils n’habitent pas dans la même ville, cet homme lui envoie des messages, dans lesquels il lui déclare sa flamme. Jusque là, rien que bien classique. Sauf que, en plus de messages qui lui lui sont adressés, elle en reçoit d’autres, provenant de cet homme toujours, mais adressés à d’autres personnes, des messages dans lesquels il parle d’elle, évoque ce qu’il ressent à son égard, ce qu’il attend et espère. Comme s’il s’était trompé, comme s’il en avait fait par erreur la destinatrice. L’hypothèse de mon amie est la suivante : l’homme fait semblant de s’être trompé de destinataire, et les mails soit-disant adressés à d’autres, ont, en fait, été écrits pour elle, et seulement pour elle.

Je voudrais dire ici mon admiration à cet homme. Je trouve cette tactique amoureuse merveilleuse. N’y a-t-il pas meilleur moyen pour, en sus de lui montrer à quel point il vous habite, dire à l’être désiré tout ce que vous n’osez pas lui dire directement, d’une manière différente ? Mais ce que je trouve très beau dans cette méthode, c’est qu’elle actualise un vieux procédé, consistant à utiliser une tierce personne pour faire venir aux oreilles du vrai destinataire ce que vous avez envie qu’il entende. On a toujours pratiqué cela - et on le pratique encore : dire quelque chose à tiers prétexte, dans l’espoir qu’il le répète au vrai destinataire. Mais il y a des risques à cela, et qui sont grands : que le message n’arrive pas au destinataire (par négligence, par discrétion, par stratégie), ou qu’il arrive, mais déformé (par négligence, par discrétion, par stratégie). Vous voyez là l’immense avantage de la méthode du mail faussement mal adressé, que l’on appellera la méthode du “faux fail” - le mot “fail” désignant un ratage en anglais, et dans les pratique numérique. Avec cette méthode, vous maîtrisez la chaîne de communication de bout en bout : vous utilisez le vieux truc du tiers prétexte, mais sans risquer ni la déformation, ni la perte du message. Sachant en plus, que vous pouvez tout à fait faire en sorte que ces mails n’arrivent jamais au faux destinataire, on frise la perfection.

Et puis, il y a autre chose : vous laissez le destinataire final dans le doute. Mon amie pense qu’il s’agit d’un faux ratage, mais elle n’est pas certaine. Elle balance donc entre deux interprétations. L’une consistant à croire qu’il peut s’agir malgré tout d’un vrai ratage, donc d’un acte manqué, porteur d’un sens comme toujours les actes manqués. Quel serait le message inconscient dans ce cas ? Il serait “tu vois, je parle de toi à tout le monde, et je pense tellement à toi, que quand j’écris à d’autre, en fait, c’est à toi que je veux parler”. C’est assez flatteur. L’autre interprétation, c’est celle d’une pure stratégie, mais même à penser qu’il s’agit de ça, elle ne peut qu’admirer le déploiement d’effort. Là, on se souvient tous de la célèbre phrase de Casanova : “il n’y a de femme qu’on ne puisse séduire à force de lui imposer de la reconnaissance” (changez “femme” par “homme”, ça marche aussi), dans le verbe “imposer” - aussi important ici que la “reconnaissance” - il y a l’idée de force et d’effort, c’est ça aussi qui séduit, l’effort visible. Bref, dans les deux cas, le message va dans le bon sens.

Enfin, ce qu’à titre plus personnel je trouve très beau dans cette histoire, c’est l’illustration d’un principe éternel : toute technologie communicationnelle voit ses failles exploitées à des fins de stratégie amoureuse. Avec le courrier, on pouvait jouer de la temporalité, du décalage (cf. évidemment “Les Liaisons dangereuses”). Avec le téléphone, c’est le fait qu’on entende sans voir. Notre Casanova des réseaux lui, réussit l’exploit de transformer ce qui nous angoisse tous (se tromper de destinataire quand on envoie un message) en arme de séduction. Rien que pour ça, il mérite d’être célébré.

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