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Emmanuel Macron à Lille

"Emmanuel Macron, je ne veux pas être créatif"

6 min
À retrouver dans l'émission

Une critique de l'idéologie de l'innovation créative.

Emmanuel Macron à Lille
Emmanuel Macron à Lille Crédits : Philip Rock / ANADOLU AGENCY - AFP

Parmi les candidats à la présidentielle, Emmanuel Macron est sans aucun doute celui qui incarne le mieux un certain esprit bien ancré dans le monde numérique : celui qui valorise l’innovation, la créativité, l’esprit d’entreprise (au sens le plus littéral du terme). Ainsi, n’est-ce pas un hasard si, au début de sa campagne, l‘adjectif “disruptif” - qui qualifie les bouleversements induits par les grandes plateformes numériques - a été si souvent employé pour rendre compte de l’effet politique produit par la manière de faire et de penser d’Emmanuel Macron. Il y a quelques jours, je suis tombé sur le beau texte d’une enseignante dans une université technique du Massachusetts, texte qui m’a fait réfléchir parce qu’il touche à mon sens un point central, et critique, de cette idéologie de l’innovation créative qui s’est développée dans la Silicon Valley et à laquelle nous faisons allégeance parfois un peu vite. Dans ce texte, Debbie Chachra - sans remettre en question la nécessité de faire, ni même la satisfaction qu’il y a à concevoir et réaliser un objet technologique - avance plusieurs arguments.

Le premier est étonnant. “Visitez un musée, dit-elle, regardez la ville autour de vous. Presque tous les artefacts que nous valorisons socialement sont fabriqués par - ou sous l’impulsion - des hommes. Mais derrière chacun de ces artefacts, il y a toute une infrastructure laborieuse - à commencer par tout ce qui ressortit du soin - qui est le fait des femmes.” Et l’auteure de citer Ayn Rand, l’auteure américaine papesse du libertarisme et très lue dans le monde des technologies, qui considérait que n’a de valeur que le travail de création, le reste n’ayant aucun sens. Debbie Chachra ajoute : “La suprématie culturelle que dans le culture tech en particulier nous accordons au faire - intrinsèquement considéré comme supérieur au fait de ne pas faire, de réparer, d’analyser, de prendre soin - est informé par l’histoire genrée de ceux qui font des choses qu’ils offrent au monde, au mépris de ce qui se passe ailleurs, au sein des coeurs ou des foyers.” (j’adore la rhétorique intraduisible des féministes américaines).

Pour elle, il n’y a rien de rebelle dans cette idéologie du faire, elle ne pousse pas les individus à s’élever contre le système. Au contraire, elle ne fait que donner une forme un peu nouvelle aux vieilles valeurs.

Bien sûr elle n’a rien contre le fait de fabriquer, d’innover, de créer. Le problème est le sous-entendu que l’alternative, c’est ne rien faire - et que dans ce “ne rien faire”, on entend en général faire des choses avec les autres (s’occuper des gens, par exemple). Et elle donne un exemple frappant : dans la Silicon Valley, les codeurs - ceux qui écrivent les programmes informatique - récoltent prestige et argent, alors que ceux qui animent les communautés, bien que responsables du succès de beaucoup d’entreprises, sont déconsidérés. Regardez dit-elle, comment nous considérons normal que de gens qui innovent dans les technologies gagnent beaucoup d’argent avec ça. Alors que dès qu’on évoque les politiques publiques concernant l’éducation ou l’hôpital, on ne se dit jamais qu’il faudrait payer ces gens mieux pour qu’ils travaillent mieux, on n’en parle qu’en terme de nécessaire diminution des coûts. Et elle se prend pour exemple. J’enseigne, dit-elle en substance, je ne fabrique rien. Et je ne veux pas qu’on me dise que je fabrique quelque chose, que je crée, que j’innove, je veux juste que le fait d’enseigner ait une valeur. “Je voudrais que nous reconnaissions le travail des éducateurs, de ceux qui analysent, qui critiquent, de ceux qui réparent, de tous ceux qui travaillent avec et pour les autres, tous ceux dont le travail ne peut pas se mettre dans une boîte et être vendu.”

On peut toujours railler cette argumentation un peu grossière et bien pensante, mais je pense qu’elle est essentielle. D’abord parce qu’elle montre que la rébellion dont se targue cette idée de l’innovation créative n’est souvent que façade. Ensuite, parce que derrière sa coolitude affichée, derrière l’évidence des réussites qu’elle met en valeur, cette idée du tous innovants, tous créatifs, tous entreprenants doit se garder de deux oublis (pour ne pas dire deux mépris) : oubli de ceux qui ne veulent pas fabriquer, innover, être entreprenants, parce qu’ils veulent faire autre chose (Debbie Chachra appelle ça le “care”, mais on peut mettre tout un tas d’autres mots : éducation, santé, travail social), et que cet autre chose n’a pas moins de valeur. L’autre oubli - et il est encore plus grave - c’est celui de ceux qui ne peuvent pas fabriquer, innover, être entreprenants ou créatifs. La disruption s’intéresse peu aux fragiles.

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