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Des émoticônes

Emoticônes : comment interpréter ce rectangle vide qui s'affiche sur mon écran ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Une herméneutique de l'émoticône, quand on a le mauvais OS...

Des émoticônes
Des émoticônes

Il est étonnant à quel point les émoticônes ont pris une place dans nos communications par écran, que ce soit dans les textos ou les chats - les émoticônes, ce sont tous ces petits symboles qu’on peut ajouter au texte, visage qui sourit, petit nuage noir, coeur, larme, crotte etc. - Au point qu’ils ont été investis d’enjeux sociaux plus larges. Par exemple, suite à des plaintes de discrimination, ont été insérés des émoticônes montrant des personnages de couleurs, des couples homosexuels etc. Les fonctions de ces symboles graphiques ont été largement étudiées, mais ce que je trouve intéressant est qu’ils participent à l’invention d’une langue numérique qui mêle la langue écrite à d’autres éléments : les photos, bien sûr, le son (quand on envoie un lien une chanson à la place d’une phrase) mais aussi ces petits symboles qui viennent agrémenter nos conversations, qui viennent parfois suppléer l’absence du corps dans ces échanges conversationnels qui se font à distance. Ajouter un signe pour souligner l’ironie, ne répondre que par un symbole comme on répondrait à un propos en haussant simplement les épaules, en fronçant les sourcils ou tout autre geste signifiant. Les émoticônes permettent cela.

Le double sens de l'aubergine

Mais le fait d’avoir recours à des émoticônes n’est pas forcément la garantie d’une clarté totale dans le sens. Parce que les émoticônes, comme les mots, sont polysémiques. Par exemple, si vous recevez un message contenant une image d’aubergine, et d’une image de pêche, ça peut vouloir dire - et je ne m’en tiens qu’aux deux interprétations les plus évidentes - “chéri, achète des aubergines et des pêches”, mais ça peut aussi bien prendre des significations beaucoup plus coquines, les émoticônes de l’aubergine et de la pêche ayant été investis depuis leur existence d’une dimension érotique assez claire. iI faut donc être attentif au contexte.

Le rectangle vide, Everest de la polysémie

Mais les émoticônes posent un autre problème. Pour que les émoticônes qu’on vous envoie s’affichent tous correctement, il faut avoir dans son téléphone des logiciels mis à jour, s’affichera, à la place de l’émoticône, un point d’interrogation, par exemple. Etant moi-même d’un doté d’un modèle de téléphone qui date du 20e siècle, la plupart des émoticônes qui m’arrivent s’affichent sous la forme de rectangles vides. Et ça rend ma vie très compliquée. Parce que si le sens à donner à un émoticône peut poser question, le sens à donner à un rectangle vide plonge dans des abîmes interprétatifs. C’est l’Everest de la polysémie. Par exemple, vous convenez d’un rendez-vous avec un ami. Sa réponse : 5 rectangles vides. Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’il est content ? Mais ça c’est UN émoticône, pas cinq. C’est quoi les 4 autres ? Et s’il avait glissé une aubergine…. Bon, en l’occurrence, le contexte étant assez clair, je peux faire comme si je n’avais pas vu (de toute façon je n’ai pas vu), après tout, il ne s’agissait que de fixer un rendez-vous. Mais quand le contexte est plus ambigu, et qu’on est enjoint à répondre, le rectangle vide devient plus problématique. Quand je fais une blague un peu limite, à une personne que je ne connais pas bien, et que je reçois en réponse un rectangle blanc, comment l’interpréter : est-ce un sourire, un visage désapprobateur ? Comment le savoir ? Pour pallier cette incertitude, j’ai recours à deux méthodes. La première consiste à relancer dans le but de mieux comprendre la réaction, c’est la méthode sage. L’autre méthode - dite kamikaze - consiste à faire un pari, et continuer sur ma lancée. Quitte à créer un énorme malentendu. Parfois, la complexité est augmentée par le caractère joueur de l’interlocuteur. Ainsi de cette collègue, à qui j’avais confié mon problème de rectangle vide, qui s’est empressée de m’envoyer un émoticône, suivi d’une phrase du genre “peut-être rates-tu quelque chose”. Le quelque chose était un rectangle vide. J’ai admiré la perversité de ce détournement de l’écart technologique à des fins de trouble sémantique : jamais je n’oserai demander ce que j’ai raté.

Ne pas se priver d'émoticône

Mais dans un retournement magnifique, les mots peuvent venir soutenir le symbole. Une correspondante bien aimée, à qui j’ai fini par avouer que la plupart de ses émoticônes arrivaient sur mon écran sous la forme de rectangles blancs, a trouvé une solution que je trouve très élégante. Elle m’adresse des émoticônes puis elle les décrit ensuite par des mots. Ainsi je reçois un rectangle blanc, puis dans le texto suivant, sa description (par exemple “petit nuage noir” ou “aubergine”). Pourquoi cet effort, me direz-vous ? Pourquoi ne pas se priver de l’émoticône, tout simplement ? Eh bien j’y vois là le signe que l’émoticône est devenu tellement important dans la conversation numérique, il occupe une fonction tellement à part et tellement nécessaire, que l’on préfère le décrire par les mots que s’en priver. Et ce sont les mots qui viennent faire fonction d’image. Décidément, la langue numérique invente des subtilités encore insondées.

Chroniques
8H45
5 min
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Le Journal de la culture : Mercredi 15 février 2017
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