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"Suffrage universel" Un bureau de vote en 1891. Peinture d'Alfred Bramtot (1852-1894) 1891 les Lilas, mairie

Et si la démocratie avait un problème de bit

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Analyser l'obsolescence de nos institutions à l'aune des techniques de communication, c'est l'intérêt d'un livre à paraître "Le temps des algorithmes".

"Suffrage universel" Un bureau de vote en 1891. Peinture d'Alfred Bramtot (1852-1894) 1891 les Lilas, mairie
"Suffrage universel" Un bureau de vote en 1891. Peinture d'Alfred Bramtot (1852-1894) 1891 les Lilas, mairie Crédits : Photo Josse / Leemage - AFP

On envisage en général la question démocratique sous l’angle de son histoire ou, et de son extension. Extension juridique quand on se demande s’il faut ouvrir des droits, s’il faut étendre le nombre des citoyens votants ; ou extension géographique quand on se demande dans quelle mesure elle est exportable. C’est tout à fait essentiel et passionnant, mais il y a peut-être une autre façon d’envisager la question, liée aux changements qu’ont connu les techniques de communication.

J’ai été frappé parce qu’expliquent dans un livre à paraître aux éditions du Pommier deux éminents chercheurs en informatique, Gilles Dowek et Serge Abiteboul, qu’on a reçu ici-même il y a quelques semaines. Dans ce livre qui traite de “La vie au temps des algorithmes” - c’est son titre -, les deux chercheurs abordent la question de la démocratie, mais avec leur regard d’informaticien. Et je trouve que cela ouvre des perspectives tout à fait intrigantes. Pour eux, les systèmes politiques se distinguent par des manières différentes de transmettre l’information entre les agents. Dans une dictature, la transmission d’information est directe : ce qui est décidé en haut et exécuté en bas. Dans une démocratie représentative, c’est plus compliqué : avant l’élection, chaque candidat transmet les informations vers les citoyens (son programme). S’ensuit une transmission d’information des citoyens en direction d’un agent chargé du décompte des voix lors d’élections de représentants, qui eux-mêmes vont transmettre des informations pour, au final, l’exécution d’une action (ou pas). C’est très schématique évidemment, mais c’est la suite qui est importante.

Car pour les chercheurs, ce qui importe, c’est la quantité d’informations échangées par les agents. Or, remarquent-ils, si l’on considère la rareté des moments où sont consultés les citoyens (lors des élections et des rares referendums), on peut estimer la quantité d’informations envoyés par les citoyens à 5 ou 6 bits par an (le bit étant l’unité de mesure de l’information en informatique). 5 ou 6 bits par an, ça fait du 0,0000001 bit par seconde. Pour vous donner un ordre d’idée, chaque fois que vous vous connectez à Internet, votre ordinateur envoie un milliard de fois plus d’information par seconde. La question des deux chercheurs est la suivante : comment une telle disproportion est-elle possible ? N’est-ce pas là le signe de l’obsolescence de nos institutions ?

Car nos institutions ont pour la plupart été conçues dans un temps où les canaux de communication avaient un débit beaucoup plus faible : au XVIIIIè siècle, il était difficilement envisageable d’organiser des élections plus d’une fois par an, pour des raisons tout à fait pratiques de temps de circulation de l’information.

Or avec un débit si faible, ce qui guette, c’est la compression, compression du message politique, et compression de l’avis du citoyen. On ne s’exprime que rarement, sur des grands sujets dont les enjeux sont résumés, dans un écosystème politique simplifié. Ce qui était supportable dans un temps où l’information se diffusait en petite quantité et à cheval cesse de l’être quand de grandes quantités d’informations se déplacent à la vitesse de la lumière, et dans les deux sens, du bas vers le haut, mais surtout, du bas vers le haut.

Donc, ce qui rend obsolète notre système et nos institutions et explique notre défiance contemporaine à leur égard, c’est selon Dowek et Abiteboul, “leur inadaptation à l’état des techniques”. On ne supporte plus la compression du message, alors qu’il pourrait en être différemment, et que nos pratiques le prouvent chaque jour quand des citoyens s’expriment en masse dans les réseaux - avec parfois une grande expertise - sans que cela n’ait aucun effet sur la vie politique. C’est vrai qu’il y a quelque chose de désespérant dans cette disproportion.

Avec toutes les critiques que l’on pourrait faire à cette manière d’envisager la question, je la trouve assez rafraîchissante, et elle permet d’apporter une nécessité technique à des renouvellements que certains appellent depuis longtemps : démocratie participative, co-élaboration de la loi, fabrication de communs. Et ce qui est drôle - ou tragique je ne sais pas - c’est de constater à quel point, bien que les hommes et femmes politiques sentent bien qu’il y a un truc qui cloche, ces problématiques sont absentes de la campagne présidentielle à laquelle nous assistons.

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Le Journal de la culture : Vendredi 14 octobre 2016
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