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Une pétition en soutien d'un condamné à mort à Austin, au Texas

Et si les innombrables pétitions en ligne étaient un signe de bonne santé politique

4 min
À retrouver dans l'émission

Les pétitions en ligne se multiplient. On peut railler cet engagement minimal, ou y voir au contraire un outil adéquat à notre situation politique et technologique.

Une pétition en soutien d'un condamné à mort à Austin, au Texas
Une pétition en soutien d'un condamné à mort à Austin, au Texas Crédits : TAMIR KALIFA / AFP - AFP

Le point de départ de mon raisonnement, c’est l’étonnement devant le nombre de pétitions qui circulent dans les réseaux. Aujourd’hui vous pouvez une signer une pétition pour sauver l’Accord de Paris sur le climat, en faveur de la naturalisation des tirailleurs sénégalais, pour la libération immédiate de Jacqueline Sauvage, pour interdire l’abattage des vaches gestantes ou le rejet de déchets toxiques en mer ou sur terre dans le Parc des Calanques. Certaines de ces pétitions atteignent la centaine de milliers de signatures. Des sites sont dédiés à ce type d’action, comme Avaaz ou Change.org. Il est tout à fait intéressant d’aller voir de plus près comment fonctionnent ces sites. Dans le cas de Change.org, le modèle tient à la fois de l’ONG et de la strat-up. Avaaz a une conception plus directement militante de son action, autour des questions environnementales. Tout cela créé un tel pullulement qu’il y a quelques mois, un anglais a lancé une pétition pour mettre fin aux pétitions. Elle a connu un succès modeste (412 soutiens à ce jour).

La vigueur actuelle de ce type de campagne n’est pas du tout anodin, il est même je crois une conjonction assez parfaite entre une possibilité technique et un état de nos identités quand elles rencontrent la politique.

Du côté de la possibilité technique d’abord. Le web a été créé pour diffuser des textes. Il n’est pas illogique que la pétition trouve sa place. Par ailleurs, ces plateformes sont designées de manière à tout faciliter : le lancement d’une pétition se fait en quelques clics (et gratuitement pour les particuliers), la signer est encore plus facile. Le recours à des outils de partage - tels que Facebook - permettent de l’envoyer instantanément à un premier public, qui lui-même n’aura aucun mal à la partager en un clic. L’engagement pétitionnaire s’inscrit parfaitement - tout en profitant - dans la grande lignée des engagements numériques : partage, retweet, like. Et puis, ces plateformes créent des bases de données qui leur permettent de vous proposer d’autres campagnes qui pourraient vous intéresser, en fonction de celles que que vous avez déjà soutenues.

Mais il y a me semble-t-il quelque chose de plus profond. L’état dont le philosophe Tristan Garcia fait le récit dans son livre “Nous” pose un problème à l’engagement politique. Dès lors que notre identité n’est plus une assignation - ou une revendication - relativement stable mais une superposition de calques - où chacun selon son histoire, ou les circonstances, va hiérarchiser différemment sa situation par rapport au genre, à la classe sociale - se pose la question de l’engagement. Quel peut-être le “nous” auquel j’ai envie d’appartenir ? On comprend bien que les formes d’organisation classiques de la politique aident peu à répondre à cette question (et la crise des partis politiques et des syndicats en apporte la preuve). Dès lors, la pétition offre une voie de sortie bien commode : elle permet de défendre des causes ponctuelles, mouvantes, qui permettent même de s’abstraire du principe de non contradiction. La pétition produit des agglomérats conjoncturels de “je” qui forment un “nous”le temps d’un combat. Ce qui me semble coller très bien à notre situation contemporaine.

En dehors des questions que pose ce type de campagnes, en termes d’efficacité et de court-circuitage du travail des organisations plus classiques, on pourrait regarder avec un certain mépris la pétitionnite contemporaine, comme une forme dégradée d’engagement, minimale, virtuelle, et pas très cohérente. Mais ce serait trop simple.

D’abord, la pétition est un vieil outil politique et il me semble, d’après ce que je sais de son histoire, que les périodes où les pétitions se multiplient - pendant la Révolution Française, au milieu des années 1840, avec par exemple la “Pétition des travailleurs" de Ledru-Rollin en 1846 - sont des moments politiquement intéressants. Peut-être vit-on un moment politique plus intéressant que nous le croyons. Ce qui serait une bonne nouvelle.

Ensuite, ce ne sont pas forcément des engagements virtuels. Les pétitions sont, dans le meilleur des cas, un des outils de campagnes plus larges qui prolongent dans la rue et qui peuvent avoir des effets juridiques bien réels.

Enfin, sans souscrire totalement au marketing militant d’une plateforme comme Avaaz, je ne trouve pas inintéressant qu’elle se présente comme “une communauté démocratique supranationale”. C’est peut-être là l’esquisse d’un “nous”, de faible intensité sans doute, mais qui est assez en accord avec les causes qu’elle défend - internationales, environnementales - et qui au final ne renonce pas totalement à un certain universalisme.

Chroniques
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Le Journal de la culture : Mercredi 23 novembre 2016
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