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L'urne et le fusil

Et si les politiques avaient le droit de changer d'avis

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À retrouver dans l'émission

Et s'il y avait un smartphone à la place du fusil ?

L'urne et le fusil
L'urne et le fusil Crédits : M.L Bosredon

Il y a quelques semaines, je me suis un peu moqué de Manuel Valls. Il en a été très affecté. Mais depuis, une lecture m’a fait réviser mon point de vue. Je vous explique.

Je relevais un phénomène de plus en plus récurrent dans le débat public. Quand Manuel Valls a annoncé qu’il soutiendrait Emmanuel Macron contre Benoît Hamon, les internautes sont allés rechercher des déclarations de Manuel Valls hostiles à son ancien Ministre de l’Economie. Ils ont ressorti des tweets, des extraits d’articles ou d’interventions télévisées, et même la déclaration d’engagement à soutenir le vainqueur de la primaire socialiste. C’est devenu une pratique courante de confronter les hommes et femmes politiques à leurs prises de position passées, le but étant de montrer à quel point ils sont opportunistes. J’en tirais la conclusion que tout internaute était devenu un archiviste en puissance et qu’il fallait que les hommes et femmes politiques en prennent acte, sous peine d’être mis face à la versatilité de leurs positions. Eh bien, j’ai peut-être manqué quelque chose.

A l’occasion de sa venue à Paris, j’ai lu les textes du politiste bulgare Ivan Krastev (vous avez pu l’entendre hier dans La Grande Table). Ivan Krastev s’intéresse en particulier à la crise démocratique, et à ce qu’il appelle “Mistrust in democracy” - la défiance en la démocratie. Et dans un de ses livres, il aborde exactement cette question de la manière dont Internet permet de confronter les politiques à leurs déclarations passées, mais il l’interprète très différemment. Sa crainte est que les outils que nous avons à disposition pour garder la trace de ces déclarations - et le fait que nous soyons toujours prêts à les dégainer à la moindre occasion - donnent le signal aux politiques qu’ils doivent avant tout rester sur leurs positions, même si elles ne sont pas les bonnes. Le risque est que la cohérence dans le temps devienne plus importante que le sens commun. Et c’est là un point central, insiste Krastev. Car qu’est-ce que la démocratie si ce n’est pas la possibilité - voire la nécessité - de changer d’avis ? Qu’est-ce que la démocratie si ce n’est pas la possibilité - voire la nécessité - de pouvoir être convaincu sur la base de la discussion et de l’échange d’arguments rationnels ? La crainte de Krastev est que l’idée très noble de rendre les politiques responsables de leurs propos, l’idée très noble de mettre à jour leur opportunisme, aboutisse à une négation du coeur de la vie démocratique : le fait de pouvoir changer d’avis.

A partir de ce constat, Krastev va plus loin et interroger la notion de transparence. Bien sûr, il est nécessaire de moraliser la vie politique, mais mettre la transparence au centre de la vie politique est pour lui une erreur. La transparence ne restaure pas la confiance dans les institutions. Car, si les citoyens ont perdu confiance en leurs institutions, ce n’est pas parce qu’elles sont plus corrompues ou moins efficaces, c’est parce qu’ils ont perdu le pouvoir d’influer sur elles. La défiance est avant tout une question de pouvoir. Et la transparence ne donne pas de pouvoir. La transparence est une gestion politique de la défiance. Or, quand la politique ne consiste qu’à gérer la méfiance, c’est “1984” à l’envers. Ce n’est plus Big Brother qui vous regarde, c’est nous tous qui regardons la classe politique. Et alors là, se pose une question : est-ce que regarder suffit ? Est-ce que surveiller suffit ? Dans un de ses textes, Krastev utilise une gravure qui date de 1848, une image qui montre un révolutionnaire tenant dans une main un bulletin de vote, et dans l’autre un fusil, le pouvoir que lui donnait son bulletin dépendant du pouvoir que lui donnait son fusil. Et il fait la remarque suivante : aujourd’hui - et ce n’est pas forcément une mauvaise chose - ce n’est plus un fusil que nous avons dans la seconde main, mais un smartphone. Si le téléphone n’est qu’un outil de surveillance, il n’est qu’un outil de cette gestion de la défiance. Et on ne change pas la démocratie avec la défiance. La question est donc : comment faire du téléphone une arme moins létale mais aussi puissante que le fusil ? A quels conditions peut-il se transformer en vrai outil de pouvoir ?

Voilà donc pourquoi Krastev me plaît. Parce qu’au fond, sous couvert d’une critique de la transparence, il invite en fait - et c'est beaucoup plus intéressant - à une sorte de radicalité démocratique dans laquelle la technologie pourrait jouer un rôle beaucoup plus important que celui qu’on lui donne aujourd’hui.

Chroniques

8H45
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Le Journal de la culture

Le Journal de la culture : Mercredi 31 mai 2017
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