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Carte de 1581, mettant Jérusalem au centre du monde

Etre au centre du monde, vraiment.

4 min
À retrouver dans l'émission

Comment la cartographie contemporaine individualise l'espace.

Carte de 1581, mettant Jérusalem au centre du monde
Carte de 1581, mettant Jérusalem au centre du monde Crédits : Leemage - AFP

Intuitivement, on aurait tendance à considérer Internet comme un adjuvant de la mondialisation pour plein de raisons dont une tient à la représentation du monde. Regardez comme avec Google Street Maps, par exemple, vous pouvez en quelques clics parcourir les routes, les rues et les paysages des régions les plus lointaines. Comment ne pas considérer que cela participe à nous inscrire dans un espace commun, à nous faire les habitants d’un monde que nos informations parcourent à la vitesse de la lumière et dans lequel nous pouvons plonger à chaque instant ? Eh bien, c’est peut-être un peu plus compliqué. C’est ce que montre un petit livre tout juste disponible aux éditions Rue d’Ulm, joliment intitulé “Les petites cartes du web”, sous la plume de Matthieu Noucher, qui est géographe. Pourquoi cette jolie expression de “petites cartes du web” ? Matthieu Noucher entend par là l’extraordinaire masse de cartes qui circulent dans le web : vous tapez le nom d’un restaurant dans un moteur de recherche, on vous montre sa localisation sur une carte, le web pullule de cartes thématiques en tout genre, vous pouvez regarder en temps réel des cartes des bateaux en mer, des avions dans le ciel, des communautés de cartographes amateurs ont fondé et animent l’extraordinaire OpenStreetMap, d’autres cartographes amateurs suivent heure par heure l’évolution du front en Syrie, … et l’on pourrait multiplier à l’infini les exemples. Matthieu Noucher le dit très bien : des cartes sont apparues dans des usages qui vont largement au-delà de leur usage initial, et historique, qui était de proposer une représentation du monde. Toutes ces “petites cartes” peuvent viser à convaincre, à contredire, à faire rire, à promouvoir… Mais pourquoi leur accoler l’adjectif de “petites cartes” ? C’est pour les opposer à ce qu’elles ont supplanté, ce avec quoi elles sont en rupture, à savoir les “grands récits cartographiques”, ces cartes produites par des institutions légitimes, par des cartographes professionnels, cartes servant à produire une représentation du monde commune à un grand nombre de personnes. La multiplication des petites cartes est donc un phénomène de fragmentation des représentations du monde, et même de conflit des représentations du monde. Mais, même s’il a augmenté de manière exponentielle avec la possibilité donnée à tous de produire ou de trouver des données géographiques, de les insérer sur des fonds de cartes disponibles et de les diffuser, ce phénomène n’est pas nouveau dans sa nature, il y a toujours eu des conflit de représentation cartographique.

En revanche, il y a un phénomène beaucoup plus nouveau, c’est ce qu’on pourrait appeler la cartographie personnalisée, une sorte d’égo-cartographie. Dit comme ça, ça a l’air compliqué, mais ça correspond à une expérience très simple et très courante. Vous consultez une carte sur votre téléphone, si vous avez accepté d’être géolocalisé, la carte qui s’affiche vous place en son centre : la carte s’élabore à partir de vous, autour de vous. Cette égo-cartographie, nous y avons recours tout le temps, elle pose plein de questions.

La première, c’est les conditions de fabrication de ces cartes personnalisées. Car la carte peut s’élaborer en ajoutant d’autres critères à la simple localisation. Par exemple, Google sait que vous aimez les chaussures, donc quand il vous géolocalise, ce qu’il place sur la carte autour de vous, ce sont les magasins de chaussures, le monde se configure selon vos intérêts supposés de consommateurs. D’autres services peuvent organiser des représentations du monde autour d’autres critères : le moi qui fait du vélo, le moi malade. Comment s’élabore ces cartes ? Quel moi est cartographié par ces services ? Ce son des questions éminemment politiques.

Mais on pourrait poser la question d’un point de vue psychopathologique. Qu’est-ce que ça fait, à force, de regarder des cartes qui me mettent toujours au centre du monde ? Pas mon pays (comme ces cartes du monde où la France est au milieu), mais moi, la petite bulle rouge ou bleu qui me représente, à partir de laquelle s’organise tout l’espace représenté, les rues, le quartier, la ville, la région, le pays, le continent, et qui, même si je dézoome et élargis au maximum, continuera de rester au centre ? Peut-être - au-delà de son utilité - est-ce tout simplement rassurant, une manière de ne pas se sentir dissous, de ne pas se perdre dans le vaste espace du monde. Comme si cette hyper-individualisation des cartes s'offrait en contrepoint à un des effets de la mondialisation, une difficulté fondamentale à se situer.

Chroniques
8H45
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Le Journal de la culture : Vendredi 10 février 2017
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