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David Forge installe sa caméra sur son tracteur

Etre fasciné par les vidéos d'un agriculteur au travail

4 min
À retrouver dans l'émission

David Forge, agriculteur, poste des vidéos sur YouTube et c'est passionnant.

David Forge installe sa caméra sur son tracteur
David Forge installe sa caméra sur son tracteur Crédits : GUILLAUME SOUVANT / AFP - AFP

Vous avez peut-être entendu parler de David Forge, car il est devenu “l’agriculteur YouTuber” ou “l’agriculteur qui cartonne sur YouTube”, ce qui lui a valu maints portraits dans la presse depuis quelques semaines. David Forge est agriculteur en Indre et Loir, près de Loches, il a 36 ans, a repris l’exploitation familiale après un passage par l’expertise comptable et la banque. Il fait principalement des céréales, et il aime son métier. Depuis presque deux ans, il poste régulièrement des vidéos sur YouTube, entre 1 et 3 par semaine. Des vidéos qui durent entre 4 et 20 minutes, qui racontent la vie de son exploitation. Si on a commencé à parler de lui, c’est ce que ses vidéos connaissent un certain succès, et qu’en 2016, elles ont été accueillies par un site assez fréquenté, Wikiagri. Aujourd’hui, il revendique 1,2 millions de vues en cumulé, entre 100 et 150 000 par mois, et il est suivi par près de 15 000 personnes. Ses hits sont “Le Tour de ferme” ou encore “Moisson du blé, un jour avec moi.”

Une fois qu’on a dit ça, on n’a pas dit grand chose. Car, la vraie question est ailleurs. Et cette vraie question est, évidemment, pourquoi ça marche ?

Il y a des raisons formelles. David Forge maîtrise bien les codes des YouTubeurs. Il a une bonne tête, il parle bien, mais simplement. La manière de filmer est très inclusive, parce qu’il nous parle à nous, internautes - “je ne sais pas si vous voyez” “je vais essayer de vous montrer” -, mais aussi parce qu’il se filme en selfie, souvent à la perche (ça tangue, ce n’est pas toujours très bien cadré, mais on y est). Par ailleurs, les vidéos sont courtes, thématisées, bien montées, bien rythmées (il dit qu’entre le tournage et le montage, ça nécessite entre 2 et 3 heures de travail pour chaque vidéo, ce qui ferait pâlir d’envie toute boîte de production télé). Il alterne les explications qui ne sont jamais longues et des plans de coupes où l’on voit la campagne dans tous ses états - à toutes heures et à toutes saisons. La musique est vraiment horrible, mais ce n’est pas grave, elle doit être gratuite, et comme, ça, on évite le côté clippesque, ça fait authentique. Ces raisons formelles sont essentielles à la réussite d’un YouTubeur, mais ça n’est pas suffisant.

Ces vidéos sont assez fascinantes parce qu’elles montrent un travail dans son aspect le plus concret. La vidéo où il décrit son “tracteur de tête” (le plus puissant de la ferme) reprend tous les codes de l’émission de voiture, mais appliqués à un tracteur de 24 ans, et on regarde avec passion.

Celle intitulé “Nettoyage du matériel” n’est pas mal non plus.

Dans une autre, on se prend de passion pour le retrait d’un gros silex d’un champ.

C’est intéressant parce que cet homme fait quelque chose. Il travaille. Et le spectacle du travail - quand il comporte un minimum de variété - est fascinant (beaucoup plus que de nous voir écrire nos chroniques). Je pense que l’on aime regarder cette homme travailler comme on aime regarder un chantier.

Mais voilà, ce travail est particulier. C’est celui d’un agriculteur. Est-ce que ce succès Youtubesque pourrait dire quelque chose de notre rapport à l’agriculture ? Je pense qu’il dit le maintien d’un intérêt pour une profession avec laquelle on a tous un lien, mais qu’on ne connaît plus. Et d’ailleurs, David Forge a expliqué lui-même que c’était le mobile premier de ses vidéos, montrer à ses amis pas du milieu quel était son travail : "Ils me posaient beaucoup de questions sur ma nouvelle profession et, du coup, ça m'a vite trotté dans la tête de montrer ce qui se passait sur l'exploitation".

Mais je pense qu’il y a encore autre chose. Les vidéos de David Forge sont un contrepoint à un discours très largement tenu à l’occasion de ce Salon de l’agriculture 2017 dont on l’impression qu’il se résume à deux thèmes. 1. le grand malaise des agriculteurs qui les pousse dans les bras du Front National. 2. la technologisation du secteur agricole avec ses robots, ses drones, son usage des données massives etc. Je ne dis pas que ces deux thèmes n’ont pas raison d’être (et d’ailleurs je confesse moi-même une certaine fascination pour quelques-unes de ces machines, et notamment pour les robots de traite - et je ne vous imposerai pas, rassurez-vous, l’examen de raisons pour lesquelles les robots de traite me fascinent autant). David Forge montre autre chose. Je ne sais pas ce que vote David Forge et oui, il y a des moments où ça n’a pas l’air facile (quand sa récolte est deux fois moins importantes qu’espéré à cause de la pluie par exemple). Et puis, de machines, il en est question un peu tout le temps, bien sûr, mais il est aussi significatif de le voir s’émerveiller d’un tracteur sans électronique. Ce que donne à voir et à entendre David Forge est singulier, évidemment, c’est sa vie. Mais c’est aussi débarrassé des discours surplombants, débarrassé des angles journalistiques. Ca nous laisse juges. C’est du document, offert à tous. Parfois, c’est ça la beauté d’Internet.

Chroniques

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