LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Un moine en Thaïlande

Etre sage à l'heure d'Internet

5 min
À retrouver dans l'émission

Le philosophe Jean-Michel Besnier pense que notre monde technologique nécessite de fonder une nouvelle sagesse. Pas sûr.

Un moine en Thaïlande
Un moine en Thaïlande Crédits : Panupong Changchai / NurPhoto - AFP

Le philosophe Jean-Michel Besnier est connu pour porter un regard critique sur notre modernité technologique. Dans un petit livre qu’il publie ces jours-ci aux éditions du Pommier, il essaie de tracer les contours de ce que serait une sagesse ordinaire aujourd’hui. Besnier aborde bien des questions, mais une en particulier, comment être sage à l’ère numérique ?

Car selon lui, les technologies tyrannisent à ce point notre quotidien que les modèles anciens de sagesse - que ce soit la sagesse bouddhiste ou la “folie heureuse” d’Erasme - ne sont plus opérantes. Il en appelle donc à une sagesse active, qui soit “un acte délibéré de résistance”. Parce que bientôt, nous ne pourrons plus nous abstraire du monde et des autres, nous ne pourrons plus rien faire - dormir, penser rêver, manger - sans l’assistance d’une machine. Jean-Michel Besnier le proclame donc : “le monde d’Internet appelle un sage d’un genre nouveau”. Et de prôner “la sobriété à l’endroit des offres technologiques, l’humilité devant la démesure des promesses, la tempérance dans l’usage des machines ou le souci de l’autre toujours menacé ‘immersion dans l’anonymat numérique…’” Mais cette sagesse doit être combative, car elle consiste à dire non à toutes les séductions de ces machines qui nous contraignent à céder aux automatismes, à dire non aux charmes de la dématérialisation et à la dissolution du cyberespace. Cette sagesse doit être combative, selon le philosophe, car elle réside dans des micro-actions, des “techniques de soi” comme disait Michel Foucault, des petites fabrications d’harmonie fragiles. Pas une opposition frontale et globale mais une résistance dans le détail donc. Même si l’auteur exprime ses doutes quant à la capacité de ces micro-actions à avoir un réel effet de subversion dans nos sociétés de contrôle, il la considère comme la seule possible. Mais cette sagesse doit aussi être aussi l’affirmation d’un moi, qui refuse de se penser comme simple commutateur de flux d’informations, qui refuse de dissoudre dans la société liquide. C’est donc une forme d’inertie revendiquée et qui affirme son humanité pour aller contre cet avenir qu’on nous promet machinisé et post-humain. Telle devra être la sagesse de demain, selon Jean-Michel Besnier.

Si j’ai pris un peu de temps pour vous la présenter, c’est parce que je trouve ce point de vue intéressant, et suis certain qu’il fait échos à une vraie expérience contemporaine. Chacun, nous négocions avec notre engagement dans les technologies, nous négocions avec nous-mêmes, avec nos enfants, nous nous livrons à de petits arbitrages dans la quête d’un équilibre. Pour donner un exemple personnel, le fait de ne pas avoir de smartphone relève d’une sorte de stratégie qui rejoint la micro-action et l’inertie dont parle Besnier. Malgré mon intérêt infini pour les questions techno, il y a bien quelque chose dont j’essaie de me préserver. Mais est-ce qu’il faut parler de sagesse ? Et surtout est-ce qu’il nous est nécessaire de fonder une nouvelle sagesse pour faire ce choix ? Je ne suis pas sûr.

En fait, c’est le raisonnement global de Jean-Michel Besnier me pose problème. Ce genre de pensée qu’on pourrait qualifier de techno-critique (pour ne pas dire technophobe) me semble achopper sur un point critique. J’ai l’impression qu’elle accorde à la technologie la même puissance révolutionnaire que lui accordent les technophiles les plus béats, mais en négatif. Les technophiles les plus béats pensent que la technologie résoudra tous les problèmes du monde, les technocritiques de l’extrême pensent que la technologie abimera le monde à jamais. Mais tous, au fond, partagent la même croyance en la puissance de la technologie.

La sagesse contemporaine ne serait-elle pas, plutôt, de distinguer ce qui dans nos vies est affecté par les technologies - et risque de l’être plus dans l’avenir -, de ce qui ne l’est pas et risque de ne pas l’être avant longtemps ; et de faire cette distinction avant d’en conclure à la nécessité d’une nouvelle sagesse. Parfois, je me demande s’il n’y a pas une sorte de folie à vouloir fonder une sagesse par anticipation en croyant les discours de techno-prophètes qui nous annoncent depuis 20 ans que tout est en train de changer, alors même que nous continuons indéfectiblement à craindre la mort, à trembler en caressant une peau, en adorant nos enfants puis en ayant envie de les balancer par la fenêtre, ou de sentir victime d’une immense injustice quand on se cogner l’orteil au pied du lit.

Chroniques
8H45
6 min
Le Journal de la culture
Riss: "L'humour Charlie a été toujours été comme ça. Et parfois même c'était pire"
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......