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Robert Kelly et ses enfants, capture d'écran

Expert de la BBC interrompu par ses enfants : la vie des autres

4 min
À retrouver dans l'émission

Pourquoi une vidéo fait rire et interroge.

Robert Kelly et ses enfants, capture d'écran
Robert Kelly et ses enfants, capture d'écran

La vidéo n’a cessé de tourner ces quatre derniers jours. On y voit un homme très sérieux qui donne par Skype, un entretien en direct à la BBC au sujet de la destitution de la Présidente sud-coréenne. L’homme - Robert Kelly, professeur en relations internationales vivant en Corée - se tient en costume dans une pièce qui a l’air d’être un bureau. Il parle tout à fait sérieusement quand la porte qu’on voit au fond s’ouvre doucement, et est franchie par une petite de 2-3 ans environ, avec des lunettes, des couettes et un joli pull jaune. Elle s’avance vers son père avec une démarche rigolote et se plante à côté de lui. Les réalisateurs de la BBC changent de plan pour atténuer l’effet, mais rien y fait, le présentateur de la BBC prévient l’interviewé qu’un enfant est dans le cadre. On voit l’homme repousser l’enfant de la main, sans même se retourner, et tenter de continuer son analyse de la situation en Corée, en s’excusant. C’est à ce moment-là, que passe par la porte un second enfant, plus petit celui-là, dans un trotteur. Il s’avance jusqu’à l’homme qui n’arrive plus à aligner d’autres mots que des excuses. Puis, un bruit en fond, presque un cri, et déboule par cette même porte une femme qu’on imagine être la nounou - elle est asiatique - elle tombe presque à genoux dans la pièce, attrape les enfants un peu brusquement. La petite fille manque de tomber et entraîne les livres que l’homme avait mis en évidence sur un table à côté de lui. Il n’arrive plus du tout à parler, et tente une sorte de sourire qui est entre l’exaspération, l’excuse, et le désespoir de savoir que non seulement il vient de ruiner un entretien pour la BBC, mais qu’il restera sans doute plus dans les mémoires pour ces 42 secondes que pour l’ensemble de son oeuvre universitaire.

Perfection comique

Et il n’a pas tort. Cet homme a fait son entrée dans l’histoire du videobombing (cette catégorie de vidéos gâchées par l’irruption dans le cadre d’un élément inattendu), où il occupera une place de choix.

Hormis le tête du type (qui essaie de garder sa dignité en ne se retournant même pas) et le plongeon de la dame, qui sont d’une perfection comique qu’il aurait sans doute fallu des dizaines de prises à un réalisateur pour obtenir, il y a quelque chose de plus propre à nos technologies. Et en particulier, l’usage de Skype. Avant Skype, quelqu’un ne donnait une interview filmée chez lui que si une équipe s’était déplacée, ce qui rendait ce type d’incident impossible. Là, l’interpénétration du privé et du public qui atteint son paroxysme. Mais c’est au coeur de Skype ou de tout autre services de la sorte (je n’arrive plus à me souvenir où j’ai lu ou entendu l’histoire de cette dame qui travaillait beaucoup par Skype et racontait avoir une veste spéciale qu’elle mettrait sur son pyjama, et qui lui permettait de faire des réunions Skype en pyjama, sans en avoir l’air). Il faut lui souhaiter qu’elle n’ait jamais à se lever brusquement. C’est sans doute ce type de possibilité qui explique en partie cette étrangeté de l’histoire des technologies qui est que la visiophonie - imaginée dès la fin du 19ème siècle, possible techniquement depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale, généralisable depuis les années 90 - ait mis autant de temps à devenir grand public. D’autant qu’on peut imaginer que les fonctionnalités techniques font que Robert Kelly a vu dans une petite fenêtre de son écran le drame arriver, et qu’il a fait preuve pendant quelques secondes d’un déni dont l’Histoire n’a donné que peu d’exemples.

Cette vidéo devient un sujet de conversation

La deuxième raison pour laquelle le succès de cette vidéo est intéressant, c’est qu’elle devient un sujet de conversation. Certains y voient un symbole du télétravail (qui, travaillant de chez lui, n’a jamais bâillonné un enfant pour finir un coup de fil important ?). D’autres en font une lecture genrée - qu’aurait-on dit si cela avait été une femme qui avait repoussé comme ça son enfant ? Mais c’est la nounou qui a été au coeur de la discussion, cette femme asiatique prête à plonger pour permettre au père de finir son interview…. Sauf qu’elle n’est pas la nounou, mais la femme de Robert Kelly. D’où des discussions sur nos préjugés. Ben oui, pourquoi quand on voit une femme asiatique s’occuper d’enfants d’un homme blanc, on pense qu’elle est la nounou ? Grosse discussion dans les réseaux. Et cette dame devient le symbole des préjugés dont sont l’objet les femmes asiatiques vivant avec des blancs. Et voilà comment Internet, qu’on imaginait une fenêtre sur le monde, est aussi une fenêtre qui nous plonge dans les intérieurs singuliers qui composent le monde. Plus qu’une grande peinture du monde, c’est une mosaïque que nous contemplons, mosaïque de la vie des autres, dont nous discutons sans cesse, car y a-t-il sujet de discussion plus universel que la vie des autres...

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