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Fatou Diome en avril 2015 à "Ce soir ou jamais"

Fatou Diome ou la belle ambiguïté du buzz

4 min
À retrouver dans l'émission

Distinguer les mobiles d'un succès est impossible, mais on s'en fout.

Fatou Diome en avril 2015 à "Ce soir ou jamais"
Fatou Diome en avril 2015 à "Ce soir ou jamais" Crédits : Capture d'écran

Fatou Diome, vous êtes une figure du web français. Vous l’êtes devenue par accident si j’ose dire. Ce fut suite à votre passage il y a deux ans à l’émission que Frédéric Taddei anime sur France 2 “Ce soir ou jamais”. Ce sont quelques minutes pendant lesquelles vous dénonciez l’asymétrie des rapports entre pays riches et pays pauvres, avec un mélange de fermeté et de formules bien tournées.

Pendant des jours, ces quelques minutes ont tourné dans les réseaux, elles ont été vues des centaines de milliers de fois, peut-être des millions si on cumule les plateformes. Et des vidéos de vous dénonçant la politique migratoire de l’Union Européenne, affirmant la richesse économique des populations émigrées pour les pays d’accueil ou disant en riant que vous n’avez pas peur de Marine Le Pen, mais que c’est elle qui a peur de vous, il y en a d’autres, à chaque fois elles tournent, elles sont regardées.Tout ça me pose question. Pourquoi ces vidéos ont-elles autant tourné ? Bien sûr, on pourrait invoquer ce mot débile de “buzz”, qui ramène tout à un bruit uniforme (car en anglais, l’onomatopée “buzz” désigne d’abord le bourdonnement de l’insecte, quel qu’il soit), ce mot qui aplanit tout, ramenant au même niveau une déclaration politique, la sex-tape de Kim Kardashian, une information de d’utilité publique, sans jamais expliquer l’écho que cela produit chez ceux qui y accordent un peu d’attention. Bien sûr, on pourrait invoquer vous, votre visage, votre langue. Ce que vous dîtes, vous n’êtes pas la seule à le dire, mais voilà, c’est vous qui le dîtes, et ça n’a pas la même forme ni le même poids (imaginons que je pense comme vous, par exemple - hypothèse folle -, imaginons que j’ai votre maîtrise du français - hypothèse souhaitable - qui serais-je pour le dire, moi dont l’histoire familiale passe par l’Action Française, la traite des esclaves à La Rochelle et remonte jusqu’aux Croisades - ce qui indique au moins que, Arabes, Noirs, Juifs, dans ma famille on n'a jamais fait de discrimination…). Il y a vous, d’accord. Mais est-ce que ça nous permet de mieux comprendre pourquoi ce que vous dîtes fait frémir les réseaux ?

Je penche pour ma part pour une hypothèse complémentaire. Bien souvent, on parle d’Internet pour ce qu’il charrie d’horreurs : la haine, la violence, le sexisme, le racisme, Internet est le véhicule gracieux de nos pensées sombres. Internet est, j’en suis convaincu, la pellicule formée par le dépôt de nos inconscients. Or, votre existence numérique est une des preuves que ce dépôt n’est pas fait que de saletés. Il y a des fantasmes dans ce dépôt, bien sûr, mais il y a aussi d’autres pulsions compassionnelles, et même parfois des pulsions d’intelligence.

Je suis peut-être naïf, mais ça me réjouis. Bien sûr, on ne peut pas savoir pourquoi ces gens regardent et diffusent, et on peut gager que certains le font parce que ça leur est odieux. Mais ça me réjouit que des millions de gens - dans leur lit le soir, dans les transports, au lieu de répondre à leurs enfants qui râlent, ou au bureau (surtout au bureau) - prennent quelques minutes pour écouter ce que vous dîtes. Qu’ils prennent quelques secondes pour écrire à leurs “amis” - et même si on met des guillemets à ce mot - “tiens, regardez ça”. Ca me réjouit que la mémoire d’Internet - en cela il est tellement singulier - garde en elle-même et le propos, et sa capacité à être encore consulté, et encore diffusé.

Alors, bien sûr, on pourrait rêver d’un outil qui distinguerait ce qui motive les pulsions commandant à ces actes numériques. Mais ne serait-ce pas comme tenter de séparer l’eau chaude de l’eau froide ? (Je me souviens enfant avoir été obsédé par cette martingale inaccessible : inventer une technique de séparation entre l’eau chaude et l’eau froide…je n’ai pas réussi). Séparer le bon buzz du mauvais buzz est sans doute illusoire (et d’ailleurs, les agences de communication numérique l’ont bien compris, elles qui vont parfois jusqu’à créer de “faux bad buzz”; ce que le chercheur Nicolas Vanderbiest appelle le “bad buzz intentionnel” - lancer une fausse rumeur négative autour d’une marque, parce que peu importe la nature du bruit, ce qui importe c’est le bruit). Mais on peut voir les choses autrement, et se réjouir de l’ambiguïté même. Ainsi on peut voir se réjouir de ce contraste entre votre présence numérique et une ambiance générale qui n’est pas très favorable à ce que vous défendez et même, d’une certaine manière, à ce que vous êtes. On peut y voir l’expression d’un doute, un doute qui traverse l’inconscient français, un doute qui traverse même l’esprit de ceux qui s’apprêtent, dimanche, à mettre dans l’urne le bulletin de gens qui n’ont pas envie de vous entendre. Le doute, c’est le début de quelque chose.

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