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Lord Grantham au téléphone

François Fillon ferait bien de regarder "Downton Abbey"

4 min
À retrouver dans l'émission

Comment une série sur l'Angleterre des années folles en dit beaucoup sur les technologies

Lord Grantham au téléphone
Lord Grantham au téléphone

La série britannique “Downton Abbey” raconte l’histoire d’une famille de la grande noblesse du Yorkshire, et de toute la maisonnée, entre 1912 et 1925. Je ne prétends pas la découvrir : sa diffusion a commencé en 2010 et s’est terminée l’an dernier. 6 saisons, après près 50 heures de film. Et si j’ai consacré autant de temps à Downton Abbey, ce n’est pas par passion pour l’Angleterre post-vitctorienne, pas pour le conservatisme bienveillant du lord ou les saillies perfides de la comtesse douairière, pas pour les histoires d’amour à pleurer, pour l’observation fine des désirs d’émancipation des femmes et des domestiques qui viennent perturber le vieil ordre, de l’évolution des toilettes, des coiffures ou des rapports sociaux…. non c’est par stricte conscience professionnelle et pour la seule raison que Downton Abbey fait une part non négligeable - et subtile - à l’arrivée progressive des technologies dans la maisonnée. Et d’ailleurs, l’un de ses concepteurs a expliqué que si c’est 1912 avait été choisi comme année de départ de la série, c’est parce que c’est, historiquement, le début d’une nouvelle ère technologique. De fait, comme le relève très justement le New Yorker, chaque saison est scandée par l’arrivée d’une ou deux technologies. Dans la première, c’est l’électricité (qui effraie un peu, mais surtout dont les domestiques ne voient pas du tout l’intérêt qu’on l‘installe pour eux). Dans la saison deux, ce sera le téléphone (dont la comtesse douaire demande “est-ce là un outil de communication ou de torture ?”, téléphone qui oblige le majordome à s’entraîner pour bien répondre, et va permettre aussi de produire des effets d’accélération dans le temps de la fiction). Il y a ensuite le gramophone (qui permet cette chose extraordinaire de danser sans orchestre), puis la radio (dont j’ai appris que le transistor se disait à l'époque “wireless” - mot employé dans un bien autre sens aujourd'hui - parce que la voix y arrivait sans passer par un fil). Et je vous passe tous les instruments de cuisine, le réfrigérateur (dont la cuisinière ne voit pas tout de suite en quoi c’est mieux que le cellier), le batteur électrique, le toaster, et les progrès qui sont faits en matière médicales.

Pourquoi je vous parle de tout ça ? Parce qu’il y a évidemment un effet de miroir avec ce que nous vivons aujourd’hui.

On observe d’abord des différences. Ce qui frappe dans ces anciennes nouvelles technologies c’est qu’elles sont souvent lourdes, qu’elles prennent de la place, ou nécessitent une réorganisation de l’espace. Cela diffère beaucoup de ce que nous vivons aujourd’hui où l’évolution technologique va vers une sorte de disparition de l’ordinateur, qui devient de plus en plus petit, se glisse dans nos poches, bientôt dans nos corps. Ces anciennes technologies étaient des apparitions, les nôtres sont en voie d’invisibilisation. La série le rend frappant.

Ce qu’on observe aussi, c’est un effet de tuilage. Une technologie ne vient pas tout de suite en remplacer une autre. Ainsi, si l’on se met à téléphoner, on continue d’écrire, les deux moyens de communication se superposant mais créant aussi des spécifications des usages. Si le téléphone élimine le billet strictement informatif et la communication d’urgence, l’écrit demeure prégnant la communication intime. De même pour la radio : parce qu’un poste est encore cher, difficile à installer et à déplacer, la radio vient s’ajouter au journal papier, sans le remplacer, parce que le journal a des avantages que la radio - si merveilleuse soit-elle - n’a pas. C’est toujours intéressant de le rappeler, aujourd’hui où on a tendance à imaginer que toute technologie nouvelle va entraîner la disparition d’une autre.

Enfin, il y a les effets sociaux. Ainsi si technologies et mécanisation produisent des effets d’émancipation - la machine à écrire, par exemple, créé de nouveaux métiers, ce que voit vite une des bonnes qui apprend à taper pendant ses heures libres, ce qui lui permet de quitter le service et de connaître un destin bien différent de ses collègues - elles participent aussi à la diminution progressive de la domesticité (un chauffeur qui connaît la mécanique suffit au transport, alors qu’il fallait plus de main d’oeuvre pour entretenir une écurie), ce qui participe à l’angoisse d’un personnel qui s’interroge sur son sort.

Je pensais à tout ça hier en écoutant les deux candidats à la primaire ne s’autoriser l’emploi du mot “révolution” qu’en lui accolant l’adjectif “numérique”, pour dire que c’était un défi majeur, et en entendant François Fillon ne parler de numérique que quand il s’agissait d’alléger les procédures, donc de “débureaucratiser la France”. Et j’y ai vu la confirmation que la fiction, malgré toutes les libertés qu’elle prend avec l’exactitude historique, en dit bien plus sur notre réel que bien des discours.

Chroniques
8H45
6 min
Le Journal de la culture
Le Journal de la culture : Vendredi 25 novembre 2016
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