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Emma MOrano dans sa chambre

Histoire d'une très vieille dame et de ses photos de famille

5 min
À retrouver dans l'émission

Et ce que cela raconte de notre mémoire.

Emma MOrano dans sa chambre
Emma MOrano dans sa chambre Crédits : STR / NurPhoto - AFP

Le 15 avril dernier, est décédée la dame a plus âgée du monde, elle avait 117 ans…. C’était la dernière personne recensée à être née au 19ème siècle - en 1899 très exactement. Et il y a une semaine, le New York Times a publié un long papier joliment intitulé “En souvenir de la personne la plus âgée du monde, par les objets qu’elle a laissés derrière elle.”

Emma Morano est donc né en 1899, près du lac Majeur. Son père était aveugle et travaillait dans une fonderie, sa mère était ouvrière dans une fabrique de chaussons. Jeune fille, elle aimait aller danser. Un mariage malheureux, un enfant né en 1937 qui a vécu 6 mois, une séparation en 1938. Le reste de sa vie se déroula sans mari et sans enfant (personnellement, je pense qu’il s’agit là du secret de sa longévité, plus que le bon air du Lac Majeur ou les trois oeufs crus qu’elle a mangés chaque jour pendant un siècle, mais c’est une hypothèse). Manifestement, elle haïssait l’idée d’être soumise à qui que ce soit. Elle a travaillé jusqu’à 75 ans (ça pourrait nous arriver aussi).

Poste de radio des années 70

Emma Morano a quitté son appartement il y a 15 ans, a l’âge de 102 ans. Mais il est resté en l’état jusqu’à sa mort. Or, “les rares biens qu’elle a laissés derrière elle, accumulés pendant plus de décennies que vous n’en vivrez sans doute, prennent peu de place dans le petit deux pièces appartenant à la paroisse où elle a passé les derniers 27 ans de sa vie.” Et de ce petit deux pièces, on peut voir la chambre. En effet pas grand chose : un lit, une petite table, un fauteuil. Quant aux objets, on sait que, étant dévote, elle portait des rosaires (ses nièces lui ont demandé de ne plus les porter à la fin de sa vie, parce qu’elles avaient peur qu’elle s’étrangle avec, ce qui, c’est vrai, serait compliqué à interpréter pour une femme dévoué à Dieu). Elle adorait les horloges, en avait plusieurs. Elle avait un poste de radio, qui au vu de la photo du New York Times devait dater des années 70. Comme l’a dit le père Masseroni, qui officiait aux funérailles d’Emma Morano “Sa simplicité était sculpturale”, et très en phase avec notre modernité.

Emma Morano avait 92 ans quand le web est né

Pourquoi je vous parle de tout ça ce matin ? Alors que je suis censé vous parler de trucs numériques, d’Internet et de tout ça. Et-ce pour le seul plaisir de passer 3mn à vous raconter la vie de quelqu’un qui avait 92 ans quand le web est né, 99 ans quand Google est né, 105 ans quand Facebook est né, et 110 ans quand le premier iPhone a été mis en vente ? En fait, il y a un rapport qui tient à nos invités d’aujourd’hui, trois photographes. Car Emma Morano avait des photos. Quelques photos accrochées au mur, sur un tissu brodé. Des photos de ses parents et de ses frères et soeurs nous dit-on. Sur le site du New York Times, on peut les voir ces photos, avec l’impression étrange de n’y être pas vraiment autorisé. Ces photos sont très anciennes, en noir et blanc. Leur décor évoque souvent la ville de Verbania et le lac Majeur. Les poses sont un peu figées, elles ne sont pas bien cadrées.

Le tirage photo, objet exotique

Pourquoi ce sont ces photos qui m’intéressent ? Parce que, avec l’absence totale d’objet électronique et d’écrans, ces photos sont peut-être ce qu’il y a de plus exotique dans cette chambre d’une dame d’un autre temps. Et cela me rappelle ce très beau texte de l’historien de la photo André Gunthert qui notait, à propos de la disparition de la photo de famille dans les intérieurs, qu’il y a quelques années encore “nul n’imaginait que la photographie, support privilégié de la mémoire privée, puisse un jour connaître une autre matérialité que celle du tirage.” En effet, nos photos de famille sont rarement sur papier aujourd’hui, elles sont ailleurs, dans ces écrans et machines que ne possédaient pas Emma Morano. Et s’il y avait là la manifestation d’une rupture quasi anthropologique ? Et je vous cite la conclusion de Gunthert :

En l’espace de quelques années seulement, des habitudes séculaires ont connu la plus importante mutation de leur histoire, en passant d’un support consultable sans intermédiaire à des systèmes à lecteur, dont l’accroissement sans précédent du nombre d’images allait rapidement imposer l’usage. La robustesse de la forme de l’autel photographique ou de ses dérivés marquera sans doute longtemps nos habitats. On trouvera peut-être encore des bric-à-brac photographiques [dans les décennies à venir] – mais l’essentiel de la mémoire privée se sera déplacé ailleurs, au sein de logiques de consultation labile, sur internet, par l’intermédiaire des médias sociaux ou d’outils de visualisation transitoires. Contre toute attente, pour le meilleur et le pire, la photo s’est replongée dans le flux de l’histoire.

Venue d’un autre temps, la chambre d’Emma Morano matérialise cette rupture dans notre histoire culturelle. Ah, et une dernière chose. Il y a une photo qu’on ne voit pas : celle de son fils, qu’elle gardait sur sa table de nuit. On ne la voit parce qu’elle a demandé à ce qu’elle l’accompagne dans sa tombe.

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