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Internet est-il de droite ou de gauche ?

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Puisqu'on se pose la question au sujet du gouvernement...

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Depuis presque dix ans que je m’intéresse aux choses numériques, une question me revient sans cesse à l’esprit : Internet est-il de droite ou de gauche ? Je sais bien, certains se disent d’emblée “mais quelle question absurde”. Pas du tout. C’est une question essentielle, j’en veux pour preuve que toute personne qui aime le foot s’est demandé un jour si le football était de droite ou de gauche. Et que toute personne qui aime les Matins de France Culture s’est demandé un jour si Guillaume Erner était de droite ou de gauche. Bref Internet est-il de droite ou de gauche ?

On pourrait tenter de résoudre le problème assez simplement, en examinant les tendances des personnalités politiques qui sont les plus connaisseuses en matière numérique - en dehors de l’occupation d’un poste ministériel. Qu’en conclure ? Parmi elles, on trouve aussi bien des gens de droite (Laure de La Raudière, Franck Riester), des socialistes (Christian Paul), des Verts (Sergio Coronado). Et quand on observe les usages qui en ont été faits pendant la campagne - là, c’est internet en tant que média qui est concerné - la ligne de partage n’est pas plus claire : le Front National et La France insoumise ayant été les plus actifs. Il faut trouver une autre ligne de partage.

Le meilleur moyen serait-il alors de considérer que les programmes des uns et des autres - ou même les prises de position de chacun - pour observer qu’il y a une vision de gauche de l’Internet, et une vision de droite ? Dans certains cas, cela fonctionne : par exemple, la prise en compte du numérique pour une amélioration du fonctionnement démocratique est plutôt une position de gauche. Mais sur d’autres questions, le brouillage revient : sur les questions de droit d’auteur les positions sont assez indifférenciées, comme elles le sont en matières de surveillance (on a vu bien des socialistes soutenir la loi renseignement qui posait bien des problèmes d’atteinte à la vie privée, des Front de gauche ne pas la voter, tout comme certaines personnalités de droite, à l’instar du nouveau premier ministre Edouard Philippe). Et même, le Front National a longtemps été un défenseur des libertés d’expression en ligne (même si c’est pour des raisons un peu louches). Pas de vraie ligne de partage de ce côté.

C’est donc qu’il faut poser le problème autrement. Il faudrait se demander si Internet est structurellement de droite ou de gauche. Mais là, on se heurte à une autre question. Internet est un mille feuille de structures qui commencent par les câbles, passe par les fournisseurs d’accès, les machines qu’on utilise pour se connecter, les logiciels qui tournent sur ces machines, les services auxquels on se connecte, la manière dont on use de ces services, ce qu’on y raconte. Comment statuer sur chacune de ces couches, chacun de ces services, chacun de nos usages ? C’est impossible.

Peut-être faut-il s’y prendre encore autrement, quitter le tangible et tenter de saisir une sorte d’esprit de l’Internet. On sent vaguement qu’il y a quelque chose mais quoi ? Comment qualifier cet esprit ? Bien souvent, on avance le caractère libertarien d’Internet (pour le dire vite, le libertarianisme, c’est du libéralisme mais très radical, à la fois sur le plan économique, et sur le plan sociétal). Et c’est vrai que non seulement on trouve quelques libertariens dans ses acteurs le plus déterminants (l’investisseur Peter Thiel, Jimmy Wales le fondateur de Wikipédia..) mais plus généralement, on y décèle une appétence pour l’individu et le minoritaire, pour la libre entreprise, pour une sorte de méritocratie du faire, pour une suspicion vis-à-vis de toute intervention étatique. D’accord, mais on voit bien comment cela fait fi d’autres éléments : l’appel aux états pour lutter contre les monopoles des géants du numérique, et notamment en matière fiscale ou même pour lutter contre des phénomènes tels la diffamation ou la propagation de propos encourageant le terrorisme ou la violence. Donc, “Internet est-il de droite ou de gauche ?”.. Ben c’est difficile à dire...

Internet brouille les cartes politiques, les positions y sont paradoxales, circonstancielles. Ce n’est pas que l’idéologie est absente d’Internet, au contraire - des idéologies très répertoriées y sont à l’oeuvre. Mais tout procède par contradictions (pour le dire caricaturalement on peut faire du gauchisme dans Facebook et être un raciste qui fait du logiciel libre). Et donc - pour en arriver à la question qui nous occupe ce matin - en voyant ce gouvernement annoncé hier, je me suis dit que dix ans à me demander si Internet était de droite ou de gauche, m’avait préparé au moment politique que nous sommes en train de vivre. Et donc, bien que je sache que, comme le disait joliment Céline - “l’expérience est une lanterne qui n’éclaire que celui qui la porte”, je voudrais vous rassurer : on ne s’y habitue pas.

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