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C'est un montage...

"Internet n'a jamais produit aucune idée"

6 min
À retrouver dans l'émission

Un propos de Marcel Gauchet, dont la réponse est plus compliquée qu'il n'y paraît.

C'est un montage...
C'est un montage... Crédits : REB Images / Image Source - AFP

Je suis ravi d'être ce matin en face de vous Marcel Gauchet, qui êtes philosophe, et avez dit un jour quelque chose dont vous ne vous souvenez sans doute pas, mais qui m’habite depuis des années.

Un mot sur les circonstances. C’était il y a 4 ou 5 ans, lors d’une table-ronde se tenant dans les locaux du Conseil National du Livre, on y parlait des revues et de leur modèle économique. Vous y étiez présent en tant que rédacteur en chef du Débat, mais il y avait aussi Jean-Claude Casanova pour Commentaire, et quelques autres directeurs et directrices des grandes revues françaises. Et la discussion en est venue assez logiquement à la question d’Internet, et de ses effets sur la vie intellectuelle. Soudain, au milieu de propos peu amènes tenus les uns et les autres - si j’osais, si je dirais que vous étiez tous en train de vous monter allègrement le bourrichon - vous avez glissé une phrase que personne n’a eu l’air de relever. Vous avez dit “de toute façon, on le sait bien, Internet n’a jamais produit aucune idée.” Mon sang n’a fait qu’un tour, “comment ça Internet n’a jamais produit aucune idée, non mais oh, ça va pas ?” Sur le moment, j’ai pensé un tas de choses que je tairais par respect pour les oreilles de nos auditeurs. En même temps, cette phrase a continué de me hanter, c’était donc qu’il n’était pas si simple d’y répondre. Voilà pourquoi je suis heureux de pouvoir le tenter ce matin.

“Internet n’a jamais produit aucune idée”. Il y a une première manière de répondre consistant à dire que c’est un propos absurde. Si l’on considère Internet comme un média, et que ce sont les humains qui produisent des idées, Internet n’a pas produit moins d’idées que d’autres médias, que la radio, ou même le livre. Et même, en tant qu’il est une sorte de méta-médias (de médias qui contient d’autres médias, à commencer par un nombre considérables de revues scientifiques et de livres), en tant qu’il contient un type de contenu qui produit des idées tout en ne trouvant pas de place dans les livres et les autres médias (je pense à des blogs, des chaînes Youtube), en tant qu’il ne contient pas seulement des écrits mais des conversations dans lesquelles peuvent aussi se loger des idées (cf. les tweets d’Edgar Morin par exemple), on pourrait considérer qu’Internet produit plus d’idées que n’importe quel autre médias ne l’a fait jusque là, puisqu’y sont non seulement consignées les idées d’autres médias, mais aussi des idées qui ne sont consignées dans aucun autre média.

Mais je ne vous fais pas l’injure de penser que c’est cette conception d’Internet que vous aviez en tête quand vous avez dit “Internet n’a jamais produit aucune idée”, j’imagine donc que vous vouliez dire autre chose, quelque chose comme “en tant que technologie, Internet n’a pas produit d’idée, il n’y a pas d’idée d’Internet”. Dans un sens quasi-platonicien donc… Alors, prenons un exemple, ce qu’on appelle “la neutralité du réseau”. Il s’agit d’un principe formulé en 2003 par un professeur de droit de Columbia du nom de Tim Wu. En parlant de “neutralité du réseau”, Tim Wu mettait des mots sur un principe technique - le fait qu’Internet soit une architecture communicationnelle qui peut être librement utilisée, voire modifiée, par ses utilisateurs et dont les opérateurs qui assurent le transport des informations ne peuvent ni les bloquer, ni les altérer ni en favoriser certaines au détriment des autres. Un principe de non discrimination des acteurs et des contenus à laquelle le grand penseur de l’Internet Lawrence Lessig donnait une autre dimension dans un livre paru en 2005 et qui s’appelait, justement, “L’Avenir des idées” : l’idée philosophique d’Internet, c’est “un réseau qui ne serait pas en mesure de réguler son propre mode de croissance.” La neutralité du réseau, c’est une idée complexe, parce qu’elle est à la fois technique, juridique et philosophique. Mais c’est une idée constitutive d’Internet, un principe qui permet d’expliquer pourquoi il est ce qu’il est, pourquoi il ne cesse de vouloir échapper aux régulations, pour le meilleur et pour le pire. Une idée contre laquelle on peut s’élever, que l’on peut contester (et que certains acteurs, d’ailleurs, ne cessent de remettre en cause pour des raisons économiques ou politiques), une idée centrale dans cette technologie devenue si importante. Ce serait très utile que des philosophes s’attèlent à envisager sérieusement les conséquences philosophiques d’une telle idée, pour nous aider à comprendre notre vie numérique… Mais c’est sûr que si on part du principe qu’Internet ne produit aucune idée, on est mal barré…

Ou alors, je n’ai pas bien compris ce que vous entendiez par “idée”, et vous allez en une phrase m’expliquer pourquoi “Internet n’a jamais produit d’idée”, et là, je vous saurais grand gré de mettre définitivement fin à mon tourment.

Chroniques
8H45
5 min
Le Journal de la culture
Le Journal de la culture : Lundi 14 novembre 2016
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