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La chaîne Public Sénat

Je n'arrive plus à regarder la télévision

5 min
À retrouver dans l'émission

Ou la concurrence des écrans.

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La chaîne Public Sénat Crédits : Lionel BONAVENTURE / AFP - AFP

Et c’est terrible. Et si je n’y arrive plus, ce n’est pas du tout à cause de la qualité des contenus. La preuve, je n’arrive plus à regarder des matches de foot à la télé, alors même qu’ils n’ont jamais été aussi bien filmés. Ce soir, je sais déjà comment ça va se passer. Je vais coucher les enfants pour être tranquille (leur filer un lexo pour qu’ils ne se relèvent pas), allumer ma télévision, m’allonger, et pousser un soupir assez proche de la jouissance. Le débat va commencer. Et au bout de 3 minutes, je vais prendre mon ordinateur.. Je sais que d’autres feront de même, les enquêtes sur les nouveaux usages le montrent : 77% des détenteurs d’une tablette l’utilisent devant la télévision, 59% des détenteurs de smartphones et 69% des détenteurs d’un ordinateur. Nous serons beaucoup de ce soir à être devant le débat, nous serons beaucoup à en faire une toile de fond. Nous serons beaucoup ce soir à regarder la télévision, sans regarder la télévision.

Certains argueront qu’il s’agit là de la preuve que nous sommes devenus incapables de fixer notre attention, que nous sommes soumis au multitasking - le fait de se livrer à plusieurs activités en même temps - que nous sommes désormais des êtres à la concentration incertaine et conjoncturelle (avec cet extraordinaire retournement de l’Histoire qui veut que ces temps anciens où nous regardions la télévision avachis dans un canapé sans rien faire d’autre apparaissent comme le parangon d’un temps où nous manifestations une force de concentration remarquable...). Mon hypothèse est autre - et elle semble validée par vos invités.

La télévision est devenue une sorte de contenu prétexte. Prétexte à discussion (c’est ce que font les réseaux sociaux pendant ces grands messes télévisuelles - on y tient les conversations qu’on ne peut pas tenir avec la télévision, parce que c’est techniquement impossible, ou avec ceux qui la regardent, parce que sinon on n’entendrait rien). Prétexte à information (j’aimerais bien être capable des corréler les requêtes effectuées dans les moteurs de recherche avec ce qui se passe à la télé, dans un débat présidentiel, pendant un événement sportif, ou même pendant un grosse fiction - vérifier un point du programme, revoir des vieux buts, taper le nom du poison qui a permis de commettre le crime). Prétexte à divagation aussi, à une errance dans les réseaux qui peut partir de ce qui se passe à la télévision et s’en éloigner jusqu’à n’avoir plus rien à voir, ou alors être complètement extérieur à ce qui s’y passe.

En ce sens, j’ai l’impression que la télévision est devenue ce que la radio était déjà devenue, un élément du décor. Décor sonore pour la radio (quel contraste il y a entre la manière dont on écoutait sans doute la radio à ses débuts - tous assis autour du poste, attentifs et silencieux - et la manière dont elle est écoutée aujourd’hui, venant s’ajouter à tous les bruits du monde, ceux des autres, de la voiture, des transports en commun). Décor visuel pour la télévision (à la fois chez ceux où elle est allumée tout le temps, donc regardée seulement par à coup, ou pour ceux qui ne le regardent qu’en toile de fonds d’autres écrans). Et sans doute le fait que de plus en plus souvent les chaînes d’info en continue utilisent des bandeaux, ou même des sous-titres, qui font qu’on peut suivre un peu de ce que se dit à la télévision, mais sans le son, ressemble à une prise de conscience de la part des producteurs qu’ils ne sont qu’un élément du décor.

Quelles conclusions en tirer pour le débat de ce soir ? Il sera sur beaucoup d’écrans de télévision, et ce qui se passera sur l’écran sera sans doute très important. Mais, plus que jamais, sera important ce qui se passera autour. Dans la manière dont l’environnement de la télévision réfléchira ce qu’il s’y passe. Dans les conversations physiques - comme ce fut toujours le cas - dans celles qui auront lieu par textos ou dans les réseaux sociaux. Mais aussi dans les images et morceaux qui seront prélevées de la télévision et qui circuleront autrement, seront vus autrement, en parallèle de ce qui se passe à la télévision, ou plus tard, dans d’autres espaces, dans d’autres circonstances de réception. Elles seront remontées, mashupées, remixées. A toutes ces règles édictées, viendra se superposer une autre grammaire, celle des réseaux. Je ne sais pas ce que ça change à la fabrique de l’opinion politique. Mais sans doute que cela matérialise une vieille réalité : que l’effet de centralité de la télévision est une illusion.

Chroniques
8H45
7 min
Le Journal de la culture
Le Journal de la culture : Mercredi 3 mai 2017
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