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La question migratoire n'a rien à voir avec la vérité, avec ou sans Internet

3 min
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Un long article du Guardian considère que la technologie a disrupté la vérité. La question migratoire n'avait pas attendu ça...

En juillet dernier, Katharine Viner, une des rédactrices en chef du quotidien anglais The Guardian publiait un très long article intitulé : “comment la technologie a disrupté la vérité”. En prenant comme point de départ le débats ayant accompagné le référendum sur le Brexit, la journaliste montrait à quel point les faits y avaient tenu peu de place. En particulier au sujet de l’immigration. Elle racontait par exemple comment un leader conservateur avait annoncé à ses électeurs, quelques heures à peine après les résultats du référendum, que le Brexit n’entraînerait pas de baisse de l’immigration, alors même que cela avait été un des principaux arguments de campagne de son parti. Même constat sur le plan journalistique. Et Katharine Viner de rappeler cette couverture du Daily Mail montrant des migrants avec le titre “Nous sommes européens : laissez-nous entrer”, alors même que ces migrants n’étaient pas européens mais irakiens et koweïtiens; comme le Daily Mail avait été obligé de l’admettre peu après. De ces exemples - et de bien d’autres - Katharine Viner tire la conclusion qu’en matière de débat public et d’information, la vérité importe de moins en moins, et que les technologies ont une lourde responsabilité dans ce phénomène. Internet aurait permis au mensonge de se répandre aussi vite que la vérité, Internet aurait morcelé l’opinion en groupes évoluant chacun dans sa bulle informationnelles, les réseaux sociaux ferait que nous nous intéressons plus à ce que les autres pensent d’un fait qu’au fait lui-même, Internet aurait détruit l’écosystème médiatique etc. etc. Sa critique est évidemment plus fouillée que le résumé que j’en fais ici, et il est impossible de ne pas en partager certains arguments, mais elle m’aurait sans doute plus convaincue si elle n’avait pas si souvent fait référence à la question migratoire pour étayer son propos. Parce que, pour le coup, je ne suis pas certain que cette question ait besoin d’Internet pour n’avoir plus rien à voir avec la vérité.

Récemment, le site Médiapart rappelait, justement, quelques faits concernant les questions migratoires : “ non, les nouveaux venus ne volent pas le travail des Français, mais il serait faux d’affirmer que les effets de leur présence sur le marché de l’emploi sont nuls ; non, ils ne profitent pas des aides sociales, beaucoup ignorant leurs droits en la matière, mais leur précarité fait qu’ils sont plus susceptibles de recevoir des prestations sociales que d’autres catégories de personnes ; non, ils ne sont pas tous chômeurs, au contraire, ils sont surreprésentés parmi les créateurs d’entreprise, même si beaucoup font faillite, comme n’importe quel auto-entrepreneur etc. etc.” Ces faits sont connus, étayés, émanent d’institutions peu susceptibles de militantisme, mais ils n’ont que peu de poids dans le débat sur l’immigration en France, et ce depuis longtemps, bien avant Internet.

A mon sens, ce n’est pas qu’Internet empêche structurellement la vérité des faits d’être reconnue, c’est plutôt qu’il rend visible ce qui a toujours existé : commes d’autres questions - la question migratoire semble désespérément échapper à cette vérité des faits. Internet le rend visible parce qu’il est un lieu sans précédent d’expression et d’inscription des opinions. Mais il permet du même coup de voir comment se construisent les opinions, c’est pour ça que Bruno Latour s’intéresse autant au web pour cartographier les controverses. C’est pour ça qu’au lieu de regretter un temps qui n’a jamais existé où les faits mettaient tout le monde d’accord par la splendeur éclatante de leur vérité, on pourrait utiliser ce qu’Internet nous permet pour montrer les écarts, pour observer les déformations, pour apercevoir le moment où un fait devient une opinion. Certains le font, mais ils sont rares. Car pour ça, il faut mettre les mains dans le cambouis, à la fois du code informatique et de la vase nauséabonde qui gît au fond des réseaux sociaux et du discours politiques. Et ça, pas grande monde n’a envie.

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