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Un tableau rempli d'équations en Ethiopie

L'algorithme qui mettait le foutoir dans la recherche en psychologie

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Deux chercheurs hollandais ont créé un programme de vérification et ont passé en revue 50 000 articles en psychologie. Les résultats provoquent une grande dispute.

Un tableau rempli d'équations en Ethiopie
Un tableau rempli d'équations en Ethiopie Crédits : ZACHARIAS ABUBEKER / AFP - AFP

Dans un livre récemment publié aux éditions du Seuil et intitulé “Malscience - De la fraude dans les labos” le journaliste Nicolas Chevassus-au-Louis met au jour une pratique de plus en plus répandue dans le monde scientifique : la falsification des données. Le phénomène n’est pas récent, mais depuis une vingtaine d’années, le phénomène augmente et touche les revues scientifiques les plus prestigieuses. Bien sûr cette falsification ressortit plus souvent du petit arrangement avec la données que de l’invention pure et simple, bien sûr toutes les disciplines ne sont pas concernées au même titre, mais cela illustre selon lui - et il n’est pas le seul à le penser - un travers de la recherche scientifique contemporaine où l’on est incité à publier vite pour occuper le terrain où le premier à publier emporte tous les bénéfices et où le résultat quantitatif est privilégié à la rigueur de la méthode. Cela n’empêche pas les découvertes, mais les ralentit parfois, et surtout peut avoir pour conséquence de détourner les chercheurs les plus scrupuleux. La question déprimante que l’on se pose en refermant le livre est la suivante : à part révolutionner l’écosystème de la recherche scientifique, que peut-on faire ?

C’est là qu’on apprend l’existence d’un algorithme fabriqué par deux doctorants de l’Université de Tilburg aux Pays Bas, et qui répond au joli nom de “Statcheck”. A l’origine, ce petit programme a été écrit pour corriger les erreurs d’arrondis dans les statistiques souvent utilisées par les articles de psychologie (le fait qu’une célèbre histoire d’arnaque ayant touché en 2011 le département de psychologie sociale de l’Université de Tilburg n’est peut-être pas étranger à cette initiative). Quoiqu’il en soit, une fois écrit, le programme a passé en revue 50 000 articles, et ce qu’il a trouvé est assez inquiétant. Près de la moitié des papiers révisés par le robot contiennent au moins une erreur. Mais, plus étonnant, la plupart des erreurs ne sont pas le fruit du hasard puisqu’elles vont dans le sens du résultat annoncé par le papier. Et même, 13% des papiers contiennent un erreur qui aurait pu en changer la conclusion. Et les deux doctorants ont décidé de publier leurs résultats sur un forum scientifique très populaire dans la recherche, du nom de Pubpeer. C’est là que le foutoir a commencé.

Parce que si certains chercheurs en psychologies ont vu dans cette démarche un moyen de corriger et améliorer leur travaux, d’autres ont réagi assez violemment. Susan Fiske, chercheuse en psychologie à Princeton et ancienne directrice de l’Association pour la science psychologique est particulièrement remontée. Elle a même parlé de “terrorisme méthodologique”. Ses reproches portent principalement sur la méthode, le fait que tout cela se joue dans un forum et sur les réseaux sociaux académiques, dans des lieux où les mécanismes traditionnels de la publication scientifique sont court-circuités pour une conversation à bâtons rompus, directe, moins policée, plus personnelle. Et de fait, manifestement, c’est dans ces espaces, mais aussi, par blogs interposés, que les chercheurs en psychologie du monde entier sont en train de s’écharper depuis quelques semaines.

Il me semble qu’il y a plusieurs leçons à cette histoire :

- la vérification est toujours un procédé traumatisant et bien souvent, je cauchemarde à imaginer le jour où un robot analysera en temps réel la rigueur et l’exactitude de nos propos, nous autres journalistes radios, ça risque d’être très désagréable

- Internet pose à la recherche scientifique les problèmes qu’il pose ailleurs, d’un côté il permet d’automatiser une procédure à grande échelle (ici la vérification par l’algorithme), de l’autre il perturbe les hiérarchies traditionnelles et expose les affects dans de nouveaux espaces de discussion (pour le meilleur et pour le pire)

- mais si on en revient à la base, et à cet algorithme qui parcourt les articles en détectant les erreurs, on ne peut que se réjouir qu’il existe, car au final, il fait ressortir un problème systémique, celui que dénonce Chevassus-au-Louis dans son livre. Et il en va non seulement du crédit que l’on peut accorder à la science, mais de notre représentation du monde (la susceptibilité des scientifiques est peu chère payée eu égard à la hauteur de ces buts).

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