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Deux masques d'Anonymous s'embrassant

L'amour au temps du chiffrement

5 min
À retrouver dans l'émission

A qui peut ressembler une histoire d'amour dans les milieux hackers.

Deux masques d'Anonymous s'embrassant
Deux masques d'Anonymous s'embrassant

C’est un récit autobiographique publié par Backchannel sous la plume de Quinn Norton, qui est une journaliste spécialisée dans les technologies. D'un point de vue littéraire, on peut y voir un beau récit, éternel et contemporain, au temps où Internet est le véhicule de l’amour .D'un point de vue anthropologique, on peut y voir la description des relations amoureuses chez cette population étrange que sont les hackeurs.

L’histoire commence il y a des années. Ils se rencontrent grâce à des amis communs dans un collectif de hackers. Il lui a tout de suite plu - son regard doux, son magnifique sourire, et son accent à couper au couteau. Ils ont un peu parlé, mais elle devait partir. Ils avaient prévu de se revoir ce week-end là, mais elle est tombé malade. Ils se sont ratés, elle est repartie aux Etats-Unis.

Quelques semaines plus tard, ils sont tombés l’un sur l’autre dans un chat IRC (IRC est un système de communication numérique). Elle le reconnaît grâce à son pseudonyme - elle ne connaît que son pseudonyme. Elle lui dit qu’elle aimerait bien discuter avec lui, mais lui ne vient pas beaucoup sur IRC. Alors elle lui donne son adresse sur Jabber pour qu’ils puissent se parler en privé. Jabber est un système de chat décentralisé, des serveurs éparpillés dans le monde entier. Pour pouvoir parler de leur vie - Quinn Norton est liée aux activistes des libertés numériques, aux mouvements Occupy - ils configurent leurs comptes pour ne pouvoir recevoir que des messages chiffrés, grâce à un protocole du nom de OTR (Off the Record). Ainsi, c’est comme s’ils se parlaient dans une langue compréhensible que par eux seuls. D’autant que OTR a une fonction qui permet de créer des clés de chiffrement pour chaque conversation. Impossible de relire un vieux message. Comme s’ils se parlaient une nouvelle langue à chaque nouvelle conversation, immédiatement compréhensible par eux, mais oubliée pour toujours à la fin de la discussion. C’est comme ça qu’ils ont commencé à se raconter leurs vies, dans une conversation dont ils ne pouvaient rien conserver. “A une époque où toute relation numérique est automatiquement enregistrée, écrit Quinn Norton, celle-ci est restée dans l’éphémère, retenue dans les sables mouvants de nos mémoires humaines - comme ce fut longtemps le cas pour les histoires d’amour”. Elle lui parle de son travail de journaliste. Il est attentif, il l’encourage. Tout ça dans l’étrange langue du chat. “Je ne suis pas tombé amoureuse de lui mot après mot, phrase après phrase. Je suis tombé amoureuse de lui doucement et avec le temps, dans les espaces qui séparent les mots. Que ces mots aient disparu peut sembler frustrant, mais avec eux a disparu la manière dont s’est échafaudé ce temps révolu - or, cela, de toute façon, aucun fichier n’aurait jamais pu le contenir.” Ca a duré des semaines, puis des mois. Ils se parlaient chaque jour. Même quand ils échangeaient des fichiers - morceaux de musique, films, photos, poèmes qu’ils s’enregistreaient en train lire - ils les chiffraient. Ils n’ont pas pas échangé de mail. “Mon histoire d’amour m’a appris que notre ère de la donnée confère au temps une rigidité inédite dans l’Histoire. J’ai un agenda numérique et des archives mails qui fixent tout ce que je fais, où, quand avec qui. (...) Sauf avec mon amoureux. Le temps est plus doux pour nous. Parfois, j’avais l’impression qu’il avait toujours été là, parfois qu’il venait d’entrer dans ma vie.”

Un jour qu’elle vient en Europe, ils se trouvent au Luxembourg. C’est la première fois qu’ils se revoient. Le week-end est délicieux. Ils se promènent, discutent d’eux, d’internet, d’ordinateurs, d’activisme. Mais ne s’embrassent pas. Ils le font quelques mois plus tard, sur un balcon, alors qu’ils se revoient à Berlin.

En 2016, ils décident de vivre ensemble. Pour ça, elle doit venir en Europe, obtenir un permis de séjour. Mais l’administration leur demande de prouver leur relation. Ils doivent fournir des mails, des captures d’écrans de chat, des posts, des photos… Ils n’ont rien de tout ça. Mais il leur reste une possibilité : des lettres d’amis et de la famille. Donc ils demandent des lettres qu’ils transmettent à l’administration. “Je ne sais pas si ces lettres ont été lues par les services de l’immigration (...) mais nous, on les a lues. Ces témoignages de nos amis et de nos familles valent tous les selfies du monde.” Finalement, Quinn Norton a reçu sa carte de séjour et est venue s’installer en Europe. Puis, en mai, il y a un an, ils sont allés à Berlin, et ont visité le musée de la Stasi. Et là, dans l’ancien bureau du directeur, elle le demande en mariage. Il accepte la demande. En lieu et place d’une bague, elle lui donne une clé USB. Ils sont les deux seuls à savoir ce qu’il y a dedans.

Chroniques
8H45
5 min
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Le Journal de la culture : Vendredi 14 avril 2017
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