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Des archives à Moscou

Le drame silencieux des archives cinématographiques

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À retrouver dans l'émission

L'envers du Festival de Cannes

Des archives à Moscou
Des archives à Moscou Crédits : Vladimir Pesnya / Sputnik - AFP

Alors que s’ouvre aujourd’hui le 70ème Festival de Cannes, se déroule un drame silencieux : la conservation des archives cinématographiques… Un passionnant article du magazine Spectrum faisait récemment le récit de ce problème.

On connaît l’histoire de la conservation des films. Que je résume à grands traits. Jusque dans les années 50, on tournait sur des pellicules en nitrate très instables et très inflammables. Beaucoup de ces pellicules ont brûlé ou ont été détruites. En partie aussi parce que les studios ne voyaient pas d’intérêt à conserver les films (n’y trouvant aucune source de revenus). On estime donc que la moitié des films américains tournés avant 1950 ont disparu, et 90% des films tournés avant 1929. A la fin des 1950 la possibilité de stocker les films sur des support plus stables et moins dangereux - ainsi que l’essor de la télévision, qui ouvrait un débouché aux archives cinéma - entrainèrent une politique de conservation plus systématique. Et c’est là où la question de trouver le meilleur moyen de conversation s’est posée, divers supports ont été en concurrences, sans qu’on trouve le plus satisfaisant. Et depuis une dizaine d’années s’ajoute un nouveau problème : la production d’image s’est numérisée. On tourne avec des caméras numériques, on distribue en numérique, on diffuse en numérique. Dans un premier temps, il est apparu comme un pis-aller de conserver une copie pellicule d’images numériques.... Mais ce n’est pas une solution à long terme, cela coûte très cher, nécessite des conditions drastiques, un jour ce sera insoutenable écologiquement et économiquement. C’est pour ça, que quand, il y a une vingtaine d’années, est apparu le LTO (linear tape-open), l’espoir a été permis. Le LTO, c’est un système de stockage de données numériques sur bandes magnétiques, développé par un consortium d’entreprises (parmi lesquelles IBM et Hewlett Packard). Beaucoup moins coûteux que la pellicule, plus facile à conserver, compatible avec l’essor de l’image numérique, d’une durée de 30 ans. Ouf.

Mais c’était sans compter sur l’obsolescence. A chaque fois qu’une nouvelle version de LTO apparaît, une plus ancienne devient obsolète. Et la compatibilité n’est pas garantie au-delà de deux générations. On en est aujourd’hui à la 7ème version de LTO, la 4ème est donc obsolète. Ce qui signifie que s’ils veulent être certains de pouvoir accéder à leurs films, les archivistes doivent régulièrement transférer toutes leurs films dans le nouveau format LTO. Donc, même si la bande dure 30 ans, il faut migrer les contenus tous les 7 ans à peu près. Et c’est très coûteux. Si vous avez 50 000 films à transférer, ça vous en coûte plusieurs millions de dollars. Un archiviste a une formule terrible, il appelle le LTO “l’héroïne de l’archive” : “le premier shoot ne coûte pas grand chose, mais une fois que vous avez commencé, vous ne pouvez plus vous arrêter. Et l’addiction coûte très cher.”

Sans compter qu’il y a toute une catégorie de films qui sont incompatibles avec le LTO. Les films d’animation de Pixar, par exemple, utilisent des outils informatiques qui rendent impossible leur archivage sur pellicule, et même sur LTO. Pixar est donc obligé de créer ses propres méthodes, qui elles-mêmes sont rendues obsolètes par les progrès techniques. C’est ce qui s’est passé quand en 2012, Pixar a voulu sortir en DVD Blue RAY 3D “Le monde de Némo”, qui datait de 2003. Impossible d’utiliser le format de conservation pour créer de la 3D, les logiciels étaient incompatibles, il a fallu reprendre à la main une grande partie des effets visuels. En 10 ans, le studio avait perdu l’accès à son propre film.

Bref, si le format LTO a d’abord été choisi parce qu’il était moins coûteux, le problème du stockage et de la conservation est loin d’être réglé. La conclusion de la journaliste de Spectrum est terrible : ”Si les entreprises de technologies ne trouvent pas rapidement une solution de long terme, il est possible que l’humanité perde toute une génération de production d’images - voire plus. (...) Des dizaines de milliers de films, de contenus télé et d’autres oeuvres cesseront d’exister en silence dans un avenir prévisible.” Ce n'est pas la première fois que l'humanité perd ce qu'elle crée, mais rarement en a-t-elle été aussi consciente. C'est peut-être cela la vraie étrangeté de ce drame silencieux.

Voilà. Bon Festival de Cannes.

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Le Journal de la culture : Mercredi 17 mai 2017
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