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Portrait de Marcel Proust

Le français est plus parlé sur Internet que dans le monde physique

7 min
À retrouver dans l'émission

Contre la déploration.

Portrait de Marcel Proust
Portrait de Marcel Proust Crédits : Photo Josse / Leemage - AFP

La déploration sur les menaces que les technologies font porter sur notre langue française est une antienne bien connue. Mais comme souvent, ceux qui déplorent feraient bien se renseigner et de ne pas confondre leur propre écroulement et celui du monde qui les entoure. Certes, à première vue, à la fois Internet et l’informatique assoient la domination linguistique de l’anglais. Les services que nous utilisons viennent très souvent des Etats-Unis (ou, quand ça n’est pas le cas, ont recours pour être mondialement diffusés à la langue anglaise, comme Skype, par exemple, qui est une entreprise suédoise).

Certes ces usages font entrer dans la langue plein de locutions anglaise - on “like”, “post”, crée des start-up etc. Et puis, il y a quelque chose de plus fondamental : à de très rares exceptions près, les langages de programmation utilisent des mots anglais. Pour le dire autrement, la machine parle en anglais. Ok. Mais quand on y regarde de plus près (je m’appuie sur un rapport de l’Organisation mondiale de la francophonie dont les chiffres datent un peu, mais il n’y a pas de raison qu’ils aient fondamentalement changé) , le constat d’un effet négatif des technologies sur le rayonnement de la langue française est à nuancer.

Le français, langue des blogs et de Facebook

Par exemple les internautes francophones forment la 4ème population linguistique (derrière les sinophones, les anglophones, et les hispanophones), alors que nous sommes plutôt 5ème ou 6ème population linguistique (devant nous, l’arabe et l’indi) dans le monde. Donc, pour le dire autrement : en proportion, il y a plus de gens qui parlent français sur Internet que dans la vie physique (Internet est plus francophone que le monde physique). Si on affine encore, on remarque que cela dépend des lieux de l’Internet. Si le Français est plutôt bien représenté dans les blogs (3ème place à l’époque du rapport), ou dans les réseaux sociaux (manifestement mieux dans Facebook que dans Twitter, d’ailleurs), il l’est moins aujourd’hui dans Wikipédia (6ème position d’après les derniers chiffres, précédé par d’autres langues, comme le suédois, l’allemand ou le néerlandais). Mais ça n’est pas ridicule. Et cela a des effets. Il y a quelques jours, un site que j’aime beaucoup, Quora, site américain qui permet aux internautes de poser toutes les questions qu’ils veulent et propose à d’autre internautes d’y répondre, vient d’ouvrir sa version française (et il est d’ailleurs drôle de constater que parmi les questions qui sont posées, pas mal portent précisément sur des questions de langue, et de corrections de la langue, comme quoi, le Français n’est pas seulement présent, mais il est discuté). Mais c’est vrai que tendanciellement, la part du français sur Internet est vouée à diminuer, et pas forcément pour des mauvaises raisons, mais parce que de plus en plus de langues sont présentes dans les réseaux (c’est frappant sur Wikipédia, où s’ouvrent des pages en swahili ou en tamoul).

La place de la langue, conception culturelle

Mais je voudrais m’arrêter sur un cas : la présence du patrimoine livresque. Les ouvrages en français sont les 3ème plus représentés sur Amazon. C’est énorme. En revanche, ils sont sous-représentés dans Google Books. Et là, c’est très intéressant. En relevant cet écart, le directeur délégué de Books, Jean-Louis de Montesquiou, (je suis d’accord avec vous, que quelqu’un qui porte un nom aussi marquant de la littérature française, son grand oncle était le modèle de Charlus, soit le directeur d’un magazine qui s’appelle “books”, c’est un peu comme si un type qui s’appelait Jean-Michel Proust écrivait un livre qui s’appelait “The Research”.) soulevait un point essentiel. Quand, pour des raisons par ailleurs très légitimes, la France a limité l’entreprise de numérisation de son patrimoine livresque par Google, elle a aussi du même coup, largement contribué à amaigrir la place du français dans les réseaux. Bien sûr, si Google veut numériser et mettre à disposition le savoir livresque du monde, c’est parce que, plus Google a d’information, plus il vend de publicité. Mais, d’un autre point de vue, les livres qui sont sur Google Books apparaissent quand vous faites une recherche sur Google, ils font donc exister une langue. Jamais quand vous tapez un syntagme, vous ne tombez sur un résultat dans Gallica ou Gutenberg (projet européen).

Quelle leçon en tirer ? Que sur Internet comme ailleurs, la place d’une langue n’est pas une fatalité, elle dépend aussi de décisions, de choix stratégiques, et, au final de la conception qu’on se fait de sa culture. En l’occurrence, c’est la peur d’une absorption qui a pour effet une forme de provincialisation. Je sais que ce n’est pas un choix facile. C’est un dilemme difficile à trancher. Mais il me semble que dans la manière dont il a été tranché, il y a quelque chose d’un esprit français, une conception défensive de la culture qui a bien des vertus, mais aussi des effets sur la langue et sa diffusion. Dans tous les cas, une fois que le choix est fait, je ne vois pas bien l’intérêt qu’il y a à pleurer sur ses conséquences.

Chroniques

8H45
6 min

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Le Journal de la culture : Vendredi 12 mai 2017
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