LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Attaque d'un navire par des pirates, au XVIIème siecle - in "Histoire des pirages et corsaires de l'Océan et de la Mediterranée"

"Le piratage fabrique des cervelles molles" dit Bertrand Tavernier. Vraiment ?

4 min
À retrouver dans l'émission

Tous les arguments ne sont pas bons pour attaquer le téléchargement illégal.

Attaque d'un navire par des pirates, au XVIIème siecle - in "Histoire des pirages et corsaires de l'Océan et de la Mediterranée"
Attaque d'un navire par des pirates, au XVIIème siecle - in "Histoire des pirages et corsaires de l'Océan et de la Mediterranée" Crédits : Leemage - AFP

Oui, parce qu’il y a trois ans, vous étiez invité à Houlgate dans le Calvados, pour présenter votre film “Dans la brume électrique”. Interrogé par un journaliste de Ouest France sur la loi Hadopi, vous l’aviez défendue - c’est un engagement de longue date de votre part - en ayant recours à un argument que je trouve intéressant : “le piratage fabrique des cervelles molles”, avez-vous dit.

Je trouve intéressant d’ajouter à la liste des arguments économiques, moraux et légaux généralement avancés pour attaquer le téléchargement illégal un argument d’ordre anthropologique et de poser comme hypothèse que le piratage ramollirait la cervelle. Dans quelle mesure cette hypothèse est-elle valable ?

D’après ce que j’ai compris à votre intervention (je n’ai pas pu en retrouver l’intégralité et ne peux la recomposer qu’à partir de bribes éparpillées ça et là), il s’agissait de fustiger le côté self service du téléchargement illégal, où tout est toujours à disposition, à portée de clic, sans effort, et de lui opposer le modèle du désir, désir frustré parfois, mais renforcé par l’effort qui rend l’accès à l’oeuvre plus difficile certes,mais au final plus satisfaisant pour l’esprit. Pourquoi pas. Sauf qu’il y a me semble-t-il deux limites à cet argument.

D’abord du strict point de vue de l’accès au film, les plateformes légales qui sont apparues avec Hadopdi sont tout autant des self service du cinéma, à la différence près qu’il faut payer. Pour le dire autrement : si c’est le côté tout offert tout de suite sans faire d’effort qui vous choquait dans le piratage, alors vous ne devez pas être plus heureux maintenant où des plateformes - conformes à la loi - offrent tout sans faire le moindre effort. Pourquoi les plateformes de téléchargement légal - ou même de streaming légal - rendraient les cerveaux moins mous ? Sauf à considérer que le simple fait de payer rende intelligent, mais alors, je crains que ce soit là une hypothèse risquée.

Mais il y a un deuxième argument. Est-ce que le téléchargement illégal, c’est vraiment la fin du désir, de la frustration ? Pour répondre positivement à cette question, il faut ne jamais avoir téléchargé illégalement. En terme de rapport au désir, c’est HORRIBLE de pirater. Pas si vous voulez voir le dernier blockbuster américain que vous allez trouver sur n’importe quelle plateforme pirate, avant même sa sortie en salle. Mais quand vous cherchez à voir un film plus ancien, plus discret, ça prend du temps. Beaucoup de temps. Il faut connaître les bonnes plateformes, les bonnes cavernes où des cinéphiles généreux ont mis à disposition leurs fichiers pour d’autres amateurs.

Et pourquoi ne pas l’acheter ce fichier ? Peut-être parce qu’il n’est sur aucune plateforme légale… Quand on en a un désir soudain de ce film, pourquoi ne pas attendre le lendemain qu’ouvre un magasin qui loue ou vend des DVD ? Parce que tout le monde n’habite pas près d’une ville qui ait une vidéothèque potable, et que le niveau de vie des Français n’est plus tel qu’on peut se payer un billet de TGV pour trouver un petit film d’anticipation des années 50. Reste alors Amazon, mais a-t-on vraiment envie d’enrichir Amazon ?

Et puis quand vous l’avez trouvé. Encore faut-il qu’existe des sous-titres si par malheur il n’existe qu’en version originale non sous-titrées. Et puis, quand vous avez trouvé le sous-titre, pour peu qu’ils soient mal synchronisés, vous allez passer un peu de temps à le resynchroniser, ça ne marche pas toujours très bien. Alors vous allez voir des forums, où on vous explique comment faire…. Il en faut du désir, et il faut être malin pour le voir votre film, croyez-le.

Donc, si je ne nie pas le fait qu’il faille trouver des alternatives à la massification du téléchargement illégal, je ne suis pas sûr que l’argument consistant à dire que le piratage rend bête ou non désirant soit le plus opérant.

Aujourd’hui, sort dans les salles “Brice de Nice 3”, depuis quelques jours on trouve sur Youtube une vidéo intitulée “Brice de Nice 3 - Film complet VF”, tout indique le film piraté. Et quand on lance la vidéo, pendant 3min on croit bien voir “Brice de Nice 3” jusqu’à ce qu’on entende ceci :

S’ensuit une heure et demie absurde où Jean Dujardin, grimé en Brice de Nice, vaque à des occupations sans aucun intérêt. Bref, on se fout donc de l’internaute qui voulait voir le film sans payer, pas en lui faisant une leçon de morale, mais en lui proposant une sorte d’objet visuel qui, pour le bloggueur cinéphile de Rue89 Antoine Katerji, fait penser à “Sleep” où Andy Warhol filme pendant 8 heures John Giorno en train de dormir. Bref, pour le punir, on offre à l’internaute pirate un film qui produit une expérience sans doute plus intéressante que celui qu’il voulait voir : il voulait voir “Brice de Nice”, il regarde Warhol. Ou comment, si on l’aide un peu, le pirate peut même devenir plus intelligent.

Chroniques
8H45
5 min
Le Journal de la culture
Cinéma de patrimoine: l'engouement français
L'équipe
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......