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Deux pingouins sur la banquise en Antarctique

Le "refroidissement social" : prochain mal du siècle ?

6 min
À retrouver dans l'émission

Vivre dans une économie de la réputation et de la surveillance.

Deux pingouins sur la banquise en Antarctique
Deux pingouins sur la banquise en Antarctique Crédits : Brett Phibbs / Cultura Creative - AFP

L’intérêt qu’il y a à suivre les questions numériques, c’est d’être le nez sur ce qui se fait de nouveau. A la fois en termes d’innovation technique, mais aussi d’innovation conceptuelle si j’ose dire, en tout cas d’identification de phénomènes nouveaux et de mots pour les désigner. Ainsi vous êtes désormais familier (en tout cas si vous écoutez cette chronique en prenant des notes, ce qui me paraît la moindre des choses) de l’ubérisation, de la gouvernementalité algorithmique ou de la bulle de filtre. Or, j’ai le plaisir de vous annoncer ce matin la naissance d’une nouvelle notion - c’était il y a trois jours mais elle bénéficie déjà d’un fil de discussion sur Reddit, ce qui est bon signe - j’ai nommé “le refroidissement social” (social cooling” en anglais). Inventée sur le modèle du “réchauffement climatique” - vous comprendrez pourquoi par la suite - cette notion désigne un phénomène dont nous serions en train d’assister à l’essor discret, mais qui pourrait bientôt nous concerner tous.

Qu’est-ce donc que le “refroidissement social” ? Son auteur, un penseur hollandais des technologies du nom de Tijman Shep, le définit comme suit : “l’effet refroidissant d’une économie de la réputation et de la surveillance sur l’expression et l’exploration des idées.” Sur quel constat repose cette théorie ? Shep l’expose sur un site éponyme : les données que nous fournissons par nos comportements numériques sont récoltées et évaluées par des marchands de données (les fameux “data-brockers”). Ceux-ci utilisent des algorithmes pour identifier des “patterns”, des modèles. A partir de petits détails auxquels nous ne prêtons aucune attention dans notre vie numérique, ils peuvent faire des déductions sur des aspects aussi variés que notre orientation sexuelle, politique ou religieuse, le fait que nous fumons chez nous, que nous aimons le jardinage ou la plongée sous-marine, que nous avons plein d’amis, sommes diplômés, fêtards, que nous attendons un enfant ou venons de divorcer, avons des parents séparés ou malades, que nous sommes handicapés, sympathiques etc. etc. C’est ce qu’on appelle des “données dérivées”, elles sont évaluées selon des probabilités et elles valent encore plus chères que nos données personnelles, et elles sont moins bien protégées (puisque ce sont des données déduites par des comportements, pas directement déclaratives). Et ce sont elles qui sont vendues. Or, explique Shep, les gens commencent à en prendre conscience, ils commencent à comprendre que leur “réputation numérique” peut affecter leur vie. On peut se voir refuser un emploi à cause d’un profil Facebook, une femme peut recevoir des offres de travail moins bien rémunérées parce qu’elle est identifiée en tant que femme, le taux d’un prêt peut être augmenté parce que vous avez de mauvaises fréquentations dans les réseaux sociaux (ou parce qu’on a déduit de vos recherches que vous êtes malade…) . Et donc, les gens peuvent être amenés à changer leurs comportements numériques pour être évalués positivement. C’est ça le “refroidissement numérique”, c’est “l’effet pervers et à long terme d’une vie dépendante de l’économie de la réputation.” Shep voit trois conséquences à ce refroidissement : une culture de la conformité (une sorte d’auto-censure), une culture de l’aversion au risque (les processus évaluatifs incitent à la prudence, il paraît que c’est prouvé) ; une rigidité sociale (surtout, bien rester là où on est). Et cela inquiète Shep : cela ne risque-t-il pas de nous rendre plus lisses dans nos comportements, mais moins humains ? quel impact cela aura-t-il dans notre aptitude à évoluer dans la société ?

Quel rapport avec le réchauffement climatique ? me direz-vous. Eh bien, parce que c’est un phénomène invisible (comme la plupart des pollutions), parce que, conséquemment, la prise de conscience est lente, et parce que c’est un problème qui ne pourra pas être résolu sans la volonté conjointe des politiques, des citoyens, des entrepreneurs, et des scientifiques. Comme pour la question écologique, nous devons donc nous atteler à la préservation de notre environnement social, afin qu’il tolère et oublie les erreurs - qui font partie de notre humanité - il faut donc que notre environnement social ne devienne pas glacial.

Je ne sais pas si la notion prendra, si nous utiliserons bientôt ce terme de “refroidissement social” comme celui de “changement climatique” ou d’”ubérisation”. Néanmoins, malgré ses mérites, la notion appelle d’ores et déjà une critique : pourquoi cela serait-il pire que d’obéir aux codes sociaux de l’environnement que nous habitons dans la vie physique ? Après tout, il n’y a pas que la vie en réseau qui exige de nous une forme d’auto-contrôle sur ce que nous disons ou faisons ? Est-ce pire de répondre à ces exigences à cause des algorithmes que sous la pression de la morale, la religion ou tout simplement la bienséance ? Et même - soyons un peu de mauvaise foi - est-ce que cela nous ferait tant de mal un peu de retenue ? Et si, au fond, les algorithmes se transformaient en une sorte de surmoi automatique et extérieur, serait-ce bien grave ? Si j’étais psy, je me pencherai d’ores et déjà sur la question.

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