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François Fillon le 17 avril à Nice

L'électeur : un "sémiologue sauvage à l'état pur"

4 min
À retrouver dans l'émission

"Poids numérique" et mauvaise graisse.

François Fillon le 17 avril à Nice
François Fillon le 17 avril à Nice Crédits : CITIZENSIDE / Erick GARIN / Citizenside - AFP

J’aurais préféré ne pas avoir à en parler, mais voilà, hier, j’ai à nouveau vu circuler dans les réseaux les chiffres fournis par Filteris qui, inlassablement placent François Fillon en deuxième position, derrière Marine Le Pen. Peut-être les avez-vous vus ces diagrammes qui ressemblent à n’importe quel sondage ou enquête d’opinion - relayés principalement par les soutiens de l’ancien Premier Ministre - et peut-être avez lu aussi les nombreux articles qui, depuis quelques semaines, expliquent comment cette entreprise s’y prend pour obtenir de pareils résultats. Filteris ne fait pas à proprement parler des sondages et des enquêtes d’opinion. Filteris mesure le “poids numérique” des candidats à la présidentielle. Son fondateur (un Sarthois parti vivre au Québec, qui a fondé l’entreprise en 2002 avec sa femme) l’a expliqué : "Nous captons ce que les gens pensent, leur opinion (tweets, publications Facebook, commentaires d'article...) et analysons l'influence des candidats sur les réseaux sociaux et sur le Web au cours de la période électorale. Des algorithmes synthétisent ensuite tout cela, et on obtient une cote brute." Les succès dont se targue Filteris - avoir prévu contre tout le monde la victoire de François Fillon à la primaire ou celle de Trump aux Etats-Unis - sont à relativiser. Mais surtout, dans un très bon article, le journaliste de Télérama Olivier Tesquet explique très clairement les biais de cette méthode qui non seulement n’est pas explicitée, mais fait des effets de bords : “endogamie et faible taille des communautés, surreprésentativité de certains catégories de population, parasitage par des bots et de faux comptes (...)…”

Pourquoi Filteris est quand même un objet intéressant ? Plusieurs raisons.

Parce que cette notion de “poids numérique”, que l’indice est censé évaluer, est une notion problématique. En fait, ce n’est pas le poids lui-même qui est problématique, mais le sens qu’on lui donne. Juste un exemple. Dernièrement, Henri de Lesquen, président de Radio Courtoisie et du Parti National Libéral, antisémite et raciste notoire, publiait sur son site les statistiques de recherche de son nom sur Google (étonnamment hautes). Et c’est vrai que, si l’on en croit les chiffres, le “poids numérique" d’Henry de Lesquen n’est pas complètement négligeable : sa page Facebook officielle est animée, beaucoup de commentaires, beaucoup de likes. Mais quand on y regarde de plus près, qu’est-ce qu’il s’y raconte ? S’y mêlent quelques soutiens avec beaucoup de gens qui ne prennent pas au sérieux ce qu’il raconte, qui s’amusent de ses énormités, se foutent de lui. Il s’agit là de la manifestation très extrême d’un fait - je me répète mais peu importe : on peine à interpréter la plupart des actes numériques (ce que ça veut dire que liker, partager, suivre, commenter), et en l’absence d’un travail qualitatif qui est encore loin d’être automatisable, on est condamné à faire du quantitatif. Pour le dire autrement : il doit y avoir de la mauvaise graisse dans le poids numérique de François Fillon.

Autre raison pour laquelle ce petit phénomène Filteris est intéressant : si la plupart des médias ont fait une analyse critique de ces chiffres (y compris le Figaro ou le Point), d’autres comme Valeurs actuelles les reprennent et diffusent sans distance (sans compter le fait des élus républicains s’en gargarisent tout aussi régulièrement). Ce qui dit bien que l’absence de souci pour le sérieux ne divise Internet et la presse - ne divise pas la masse des internautes décérébrés et élus ou journalistes - mais que la frontière est plus poreuse.

Enfin, le succès de ces histogrammes est dû aussi à cet esprit anti-système qui irradie la campagne. Car ce qui donne leur valeur à ces chiffres aux yeux des soutiens de François Fillon, c’est précisément qu’ils ne disent pas ce que disent les autres chiffres. Ce qui leur donne leur valeur, c’est donc, par syllogisme, leur n’importe quoi méthodologique. Ce qui mérite réflexion. Mais vous voyez à quel point la critique de ces chiffres est piégeuse. Car, vu l’incertitude de cette fin de campagne, il est tout à fait possible que ces chiffres, même s’ils ne correspondent à rien, rejoignent dans une semaine la vérité du vote. Sans en rien l’expliquer, mais juste par l’effet du hasard. Et voici que face à l’incertitude, nous en sommes réduits à tout considérer. Peut-être est-ce comme cela qu’il faut les regarder ces chiffres : pas comme des faits statistiques sérieux, mais comme des signes, des signes comme en donnent la nature et tout ce qui nous environne, et qui sont laissés à notre interprétation. Car en période de grande incertitude, l’électeur en est réduit à l’état de l’amoureux tel que le décrivait Roland Barthes, être un “sémiologue sauvage à l’état pur”.

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Le Journal de la culture : Mardi 18 avril 2017
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