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Jeanne d'Arc ayant la vision de l'archange saint Michel (détail) – Toile d'Eugène Thirion (1876).

Les mille voix qui nous traversent désormais le jour du vote

4 min
À retrouver dans l'émission

Comment savoir ce que je pense.

Jeanne d'Arc ayant la vision de l'archange saint Michel (détail) – Toile d'Eugène Thirion (1876).
Jeanne d'Arc ayant la vision de l'archange saint Michel (détail) – Toile d'Eugène Thirion (1876).

J’ai essayé de me rappeler ce que c’était que le jour du vote à une élection présidentielle avant Internet, avant les réseaux sociaux et de comparer cet état révolu avec ce qui s’est passé hier. Et j’en arrive à une conclusion que je vous livre d’emblée - avant que sa clarté évidente soit perturbée par le flou du raisonnement qui va suivre - on ne sait plus bien ce que l’on pense.

Et ça commence avant même de voter. Car dans les temps anciens, on se fiait pour voter à une conviction personnelle éventuellement travaillée par des stratégies fondées sur les derniers sondages et les dernières conversations avec les proches et amis. Mais, en gros, le jour du vote revêtait une sorte de pureté introspective permise par ce dimanche où soudain, après des semaines consacrées à la politique, l’actualité des médias se vidait - ou plutôt se remplissait de sujets oubliées -; pureté introspective symbolisée par ces quelques minutes passées dans l’isoloir où le citoyen était censé rejoindre en sa solitude l’intérêt général. Oui, mais voilà, aujourd’hui, un dimanche d’élection ne ressemble pas du tout à ça. Pour peu qu’on allume son ordinateur ou son téléphone, pour peu qu’on parcourt un peu les réseaux sociaux, ce sont mille voix qui viennent nous parler à l’oreille. Dès 13h30, lien vers la RTBF : “Estimations de sorties d’urnes.” Dix minutes plus tard, lien vers la Libre Belgique “Les chiffres des Dom Tom : Mélenchon en tête”. Vers 16h, texto : “Tu as vu les chiffres données par la Beauvau ?”. Vers 16h30, lien vers un article: “les chiffres de Beauvau qui circulent par texto sont faux” Vers 16h50 mail : “Actualisation des chiffres des instituts de sondage : Harris met Mélenchon et Marine Le Pen au coude à coude en 2.”. 17h article “les instituts de sondage n’auront aucun chiffre stable avant 19h45”. 17h18 texto “les recherches Google donnent Marine Le Pen et Mélenchon en tête, elles ne se trompent jamais”. 17h20 un lien vers un site suisse “Macron en tête, les autres au coude à coude”. Avec tout ça, on n’a toujours pas voté. Et on y va, avec ces mille voix qui parlent dans nos têtes. A-t-on déjà voté comme ça ?

Avant, la soirée électorale se jouait à la télévision. Sur quelques chaînes, qu’on avait d’ailleurs du mal à distinguer parce que les invités passant d’un plateau à l’autre, on avait l’impression de voir une seule et même soirée électorale. Aujourd’hui, tout cela n’est qu’une petite partie de la grande conversation. Immédiatement après les premières estimations, on lit des commentaires venant de partout. Des journaux qui publient déjà des analyses sur leurs sites, mais aussi de tout le monde dans les réseaux sociaux (il faudrait un jour raconter - gageons que des gens inspirés le feront - à quel point les réseaux sociaux ont fait naître une vocation d’éditorialistes chez des millions de gens, y compris chez ceux qui écrivent des éditoriaux politiques pour dénoncer les éditorialistes politiques et qui pensent que, parce qu’ils sont accueillis par Internet, ils sont automatiquement plus authentiques, plus justes, et débarrassés des travers de tous les éditoriaux politiques). Avant donc, on se couchait avec une impression, et on attendait le lendemain matin pour la préciser ou l’amender. Aujourd’hui, on se couche la tête pleine des résultats, des analyses politiques, des analyses de nos amis, des amis de nos amis, de gens qu’on ne connaît pas qui se réjouissent, s’affligent, se mobilisent ou de se démobilisent, qui iront voter ou n’iront pas. Et on s’endort en ne sachant pas bien ce qu’on pense, ni même ce qu’on sent.

Le moment de suspension n’aura duré que quelques minutes, celles qui précèdent et suivent 20h. Quelques minutes de silence. Avant et après, on aura été traversé par mille conversations, mille contradictions. Parfois, je ne sais pas vous, mais j’ai l’impression qu’Internet et les réseaux sociaux me transforment en un poste de radio qui attrape et amplifie toutes les conversations que le traversent. Et je repense à cette belle phrase de Pierre Bourdieu, dans un article publié en 1988 dans Actes de la Recherche en sciences sociales : “Les propos sur la politique, comme les paroles en l’air sur la pluie et le beau temps, sont d’essence volatile, et l’oubli continué, qui évite d’en découvrir l’extraordinaire monotonie, est ce qui permet au jeu de continuer.” Ce que Bourdieu ne pouvait pas prévoir, c’est que ces paroles nous traverseraient au lieu de passer au-dessus de nos têtes.

Chroniques
8H45
4 min
Le Journal de la culture
Le Journal de la culture : Lundi 24 avril 2017
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